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  • A l'ombre de la bougie

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    On oscille sans cesse, on hésite tous, toujours on bat la mesure d'une inaliénable incertitude. C'est comme ça. Et il ne vient plus que des mots anciens. Ecrire, c'est retrouver ses noyés et les tirer de l'eau.
    Ecrire "sans céder à l'attrait fallacieux du pathétique"...petite phrase sévère mais démuselante, de Flannery O' Connor.

  • Sur le chemin de Compostelle

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    Notre époque valorise les itinéraires spirituels, les chemins du sacré. Sans doute cela flatte alors le narcissisme de "l'individu" étant donné que décider dans toute croisée de chemins renvoie à une activité digne de ce "dieu-homme" auquel l'homme de la modernité prétend parvenir.
    On marche beaucoup à travers les livres, "sur les pas" de Jésus, de Marie, de Jeanne d'Arc...Pourquoi pas Saint-Jacques (prénom de mon père).
    On ne s'arrête peut-être pas assez sur l'osmose qui se fait entre environnement et la méditation. Pourquoi ne pas mettre en évidence une géomystique complémentaire de la géopoétique lorsque l'on est un mystique sans religion.
    Alors, c'est décidé: je vais me lancer sur ce chemin de Compostelle du Puy en Velay jusqu'au bout. Mille six cents km pour user mes doigts de pieds et mes chaussures de marche.
    Traverser les Causses, Rocamadour, Condom, Navarrenx, les Pyrénées et suivre le chemin côtier sur le versant espagnol. San Sébastien et ainsi de suite...
    Départ le 11 mars prochain. Histoire de regarder les fleurs et les aventures humaines pousser à hauteur d'homme. Arrivée fin mai.

  • Quand passent les grues en V

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    Chaque année, à la mi-octobre, la quiétude de la maison est interrompue par une série de cris entre glapissements et trompettes. Des krou krou très reconnaissables, même à plusieurs kilomètres. C’est alors la recherche nerveuse de l’appareil photographique posé entre livres, cartes et verres souvent à moitié vides. Cette année, il y avait quatre professionnels de l’image, totalement avachis, dans le salon ou les chambres. Des shooteurs de mannequins, de stars en paillettes ou en jean, toujours entre Los Angeles, Paris, Londres, Reykjavik ou… Vézelay.
    C’était l’heure de la sieste burgonde. Hors carte du globe, ne cherchez pas. Sur la table, des reliquats de premiers crus du Chablisien ou de Montrachet pour accompagner un vendredi, jour de sole meunière.
    Miracle, elles allaient droit sur la maison, à distance raisonnable des câbles électriques de hautes tensions. Formant le V du voyage vers l’Andalousie. A vue de nez, de caviste, le plumage est d'un gris ardoise, chez les adultes les plumes de la queue sont assez courtes et forment une touffe ondoyante lorsque les ailes sont repliées. Chez les juvéniles, le plumage est uniformément gris terne mêlé de brun. De longues plumes noirâtres retombent sur leur queue en forme de panache…
    D'après les Grecs, depuis des siècles, les grues se mettent un caillou dans le bec, lorsqu'elles traversent le Mont Taurus, pour s'obliger à rester muettes, et ainsi éviter d'éveiller l'attention des aigles. La grue passe encore pour avoir dévoilé à Palamède plusieurs caractères de l'alphabet. Ce serait, dit-on en examinant les invariables dispositions du vol des grues, que ce judicieux observateur aurait imaginé les lettres V et Y ; d'où le nom d'oiseau de Palamède, donné en Grèce.
    Venant de la taïga et des forêts caducifoliées, la grue hiverne dans les chênaies et les cultures à céréale dans le sud-ouest de la Péninsule Ibérique, en plaçant ses quartiers d’hiver aux abords des mares, lagunes et réservoirs.
    Quoiqu’en pensait Michel Audiard, les grues ont un port noble et gracieux. Leur danse du ventre est bien particulière tout comme leur façon de chalouper. Les individus s'avancent les uns vers les autres, se font des salutations et prennent des poses les plus étranges. Elles se déplacent toujours en groupe. Les grues dorment la tête cachée sous l'aile pendant qu'une sentinelle est spécialement chargée de veiller à la sûreté commune et d'avertir toute la troupe en cas d'alerte. Les grues volent cou et pattes tendus, et en vol migratoire souvent en grands groupes. En formation serrée, la caravane du ciel est alors guidée par un individu qui une fois fatigué prend place à l'arrière comme pendant le Tour de France cycliste. Leur vol est lent et puissant, rythmé par quelques battements suivit d'un court vol plané. Les permutations sont assez fréquentes. Ce jour-là, les professionnels de la profession sont demeurés dans leurs songes crapuleux. Il n’y a eu qu’une seule image, celle-ci. Vivement le printemps.

  • Au non du père

    Soudain, il pensa qu'il n'aimait pas cet homme. Laissa les trois autres
    porter le cercueil. En quittant le cimetière, une idée lui trotta dans la
    tête. Cela faisait quelques temps qu'elle faisait son petit bonhomme de
    chemin.
    Il importe d'aller vers l'Ouest, de franchir les montagnes pour découvrir ce
    qui se passe juste derrière.
    Juste pour voir, comme disent les joueurs de poker menteur, de l'autre côté du
    versant, là où le père cultiva son lopin de terre, se mentait à lui-même.
    Assis sur une colline, il se demanda si ce lopin était le pire ennemi de son
    géniteur, celui qui le gardait debout, lui tenait lieu de vie et le tuait,
    dans la complicité d'un duel interminable en panavision et commencé bien
    avant lui, il prenait pour amour sa haine implacable, essentielle.
    Sans doute le fils rendait-il les armes, parce que la terre n'était pas son
    ennemie mortelle: son ennemi à lui, c'était sans doute ce corbeau qui volait
    toujours d'Ouest en Est ou la vaste nuit stérile de lune ronde ou les mots
    qui flottent autour des rochers sculptés par le vent, des mots tissés comme
    des défroques achetées en foire: et à quoi, dès lors, se mesurer?

  • Narco baroque

    Un jour, en Colombie, Bolivie ou Pérou l'on verra les autorités locales couper le ruban pour l'inauguration d'un musée de la narine.

  • Du jour au lendemain

    Il existe des personnes qui, sous prétexte de transcendance, se transforment en "directeur de recherche" de leur mysticisme qui peut être tout à la fois désir de communion, transgressif voire même blasphématoire quand il s'agit de certaines pratiques sexuelles. Tout cela au nom de Georges Bataille ou de Pierre-Jean Jouve. Soit.
    Le plus souvent, hélas, il ne s'agit que d'une pulsion de mort, en jouissant de la mort symbolique de l'Autre. Certeau se demandait à juste titre "comment prendrait-il Dieu dans les filets de ses pensées d'homme ?"

    Dans la grande agitation générale, et la famille Debray, je choisirai plus volontiers le Régis qui estime que le credo devient de plus en plus racornissement soulignant le prix du partage de sa religiosité : "Le bonheur est privatif, mais communiante est la joie, et nous ne sommes pas joyeux quand nous sommes seuls à l'être." in "Les communions humaines" Fayard, "Bibliothèque de culture religieuse".

  • Minuit sonne

    Crions le haut et fort !!!

  • Audiard land

    Bon, j'obtempère avant dispersion! Puisque vous voulez de l'Audiard, en voici :

    "Le Cri du Cormoran le Soir au-Dessus des Jonques"


    Avec par ordre d'apparition à l'écran, P.Meurisse/B.Blier:


    - Allons, allons, Freddy... Le récif de corail, la maison d'Gauguin, les p'tites fleurs, le chant du Ukulélé, le soir, sous les manguiers... Hum !
    - Ha !... Ah, ben, puisque vous en êtes à l'audiovisuel, alors permettez !... Le Bosphore, hein !... Éh ben, l'Bosphore, c'est pas d'la merde non plus !... Tiens ! Matez les couleurs !... La Corne d'Or, la Mer Noire, la Mosquée Bleue... Et les minarets ? Mordez les minarets ! Vous avez jamais entendu, ch'uis sûr, l'appel du muezzin !... Woualllaaa-woualllaaa-woualllaa !... La fascination d'l'Orient, quoi !
    - J'ai connu... Devant la Mosquée de Soliman le Magnifique... Je portais un taupé lilas... Elle s'appelait Gertrude... Elle avait dans les hanches, ce balancement gracieux qu'ont les femmes qui ont beaucoup marché... On a failli se fixer, là-bas, acheter du terrain... On pensait même à une maison... Et puis, les intermittences du coeur... Finalement, la maison, c'est elle qui l'a ouverte à Caracas.
    - Ah, oui ! La Mano en la Mano !
    - Vous avez connu ?
    - Of course !
    - Le terrain, c'est moi qui l'ai acheté sur la Plata del Sol, trois cents francs l'mètre... Aujourd'hui, avec le goût des congés payés pour le flamenco et la paella, ça pèse un milliard !
    - Et encore...
    - Et encore ?
    - Avec des bungalows dessus, hé...
    - Oh, ben, évidemment, l'immobilier... La finalité marloupine... Vous voyez grand !
    - J'vois moderne... J'ai pas cru aux terrains au lendemain d'la guerre, alors ça m'ronge...
    - Est-il trop tard ?...
    -... Car elles démarrent, Monsieur, les affaires, je l'sens !
    - Voilà.
    - Vous fournissez l'bord de mer, je fournis l'béton ! On promote à tout va, dans l'goût du jour ! Moitié hacienda, moitié clapier !
    - On fourgue avant qu'ça s'lézarde !
    - Et on fait la culbute !
    - On repromote en Sardaigne !
    - Belote et rebelote !
    - Et on attaque l'Afrique ! Car c'est ça, l'avenir, Monsieur, l'Afrique !
    - Vingt mille kilomètres de plage !
    - Pour les pousseurs de filets à crevettes, quelle promenade ! Y avez-vous songé ?
    - Oh-la-la !
    - Nous serons les pionniers des grandes transhumances ! Tous les prolos en charter le vendredi soir, retour le lundi matin, Quai d'Javel ou au Creusot... avec des sourires de pêcheurs de requins...
    - Ou de pêcheurs de perles...
    - Sans vouloir vous contrarier, la perle se pêche plutôt aux Îles de la Sonde...
    - Mais nous iront !
    - Vous avez raison, nous irons partout ! À Zanzibar !
    - Aux Galapagos !
    - Dans la Baie d'Along ! Aaah, le cri du cormoran, le soir, sur les jonques... Crôa-crôa-crôa...
    - Sans vouloir vous contrarier, ça, c'est plutôt le cri du Perroquet Bleu du Mato Grosso... Le cri du cormoran, c'est... Creuaaa-creuaaa-creuaaa-creuaaa !
    - Refaites-moi ça, s'il vous plaît.
    - Oh, très volontiers... Creuaaa-creuaaa-creuaaa-creuaaa !
    - En effet, oui...
    - Le SMIC sur la trace des Conquistadores... Y'a des dizaines de milliards à gagner...
    - Des centaines !... Vous disiez ?
    - Alors, je disais... Oh, je n'sais plus...
    - Le vertige des grands bâtisseurs !... Il faudra que la rive gauche reste un peu snob... Je parle, bien entendu, de la rive gauche du Mékong...
    - Ah, parce que vous avez déjà refourgué l'Afrique ?!
    - Vous n'aviez pas compris que l'Afrique, c'n'était qu'un tremplin !
    - Excusez-moi !
    - Pour un bol de riz par jour, la main d'oeuvre asiate nous grimpera des trois-pièces-cuisine avec vue sur l'Éverest... Et nous investirons les bénéfices sur la rive droite !
    - Du Fleuve Jaune !?!
    - Non, de la Seine... Nous finirons Avenue Matignon, comme tant d'autres.

  • The Hours

    Je me souviens des silences de Meryl Streep costumée en éditrice de Julianne Moore incarnant une femme au foyer rongée par la dépression et de Nicole Kidman méconnaissable en Virginia Woolf.

    Je me souviens de ce film de Stephen Daldry, à trois niveaux, explorant les racines de la création littéraire à travers trois époques, trois histoires, trois destins de femmes se confondant, se chevauchant.

    Je me souviens de cette banlieue de Londres, au début des années vingt, de Virginia Woolf luttant contre sa schizophrénie alors qu'elle entamait l'écriture de son chef d'oeuvre, Mrs Dalloway.

    Je me souviens du soutien de son mari imprimeur qui alignait les lettres de plomb bas de casse et qui usait ses semelles à la surveiller.

    Je me souviens du conformisme de ce couple à Los Angeles qui, vingt ans plus tard, sombrait et de Laura Brown lisant le livre de miss Woolf et qui songera soit à se suicider soit à changer radicalement de vie.


    Je me souviens du New York d'aujourd'hui et de l'éditrice Clarissa Vaughn, version moderne de Mrs Dalloway, soutenant, elle, Richard, l'ami poète atteint du sida.


    Je me souviens comment ces histoires se sont mêlées avec une rare intelligence, comment ces trois femmes formaient une seule et même chaîne.

    Je me souviens avoir entendu une voix qui me disait qu'un chef-d’œuvre peut, par-delà les époques, modifier irrévocablement l'existence de celles qui le côtoient.


    Je me souviens du magnifique roman de Michael Cunningham récompensé par le Prix Pulitzer en 1999 et aussi que "Les Heures" n'était rien de moins que le titre provisoire du roman de Virginia Woolf intitulé Mrs Dalloway.

    Je me souviens des heures qui ont suivi la projection, des pleurs qui étaient les miens et ceux de ma compagne.

    Je me souviens avoir pleuré parce que je savais qu'elle était une part de ces trois femmes. Et qu'elle allait radicalement changer sa vie d'alors.

    Je ne me souviens pas avoir pensé une seconde qu'elle allait me laisser dans le silence, me priver de mes mots, du son de sa voix.


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  • La femme, le livre et l'histoire morte

    Lu dans le magazine "Robin" (le masculin sensible) qui vient juste de naître, sous la plume d'Olivier Villepreux après sa rencontre avec Camille Laurens dans un café germanopratin:

    "La plus belle preuve d'amour ?

    - Prendre la liberté de rester alors qu'on pourrait s'en aller."

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  • L'absence, la voilà...

    -La boîte, vous la désirez comment?

    Comment ça?

    -Ben oui, en chêne, en sapin, avec des poignées en cuivre ou en alliage plus rare ?

    Je n'ai pas eu le temps d'y penser, monsieur. Faites pour le mieux.

    - Enfin, je m'excuse mais... euh...faut me le dire ce que vous souhaitez. Consultez notre catalogue quelques instants.

    Le coeur n'y est pas, monsieur. Et je n'ai pas l'âge rêvé pour suivre de près les offres du marché de la mort.

    - Oui d'accord mais... faut l'enterrer comme il faut... votre fille...

    Ecoute ! Je n'y suis pas. Compris !

    -Mais lâchez-moi, oh... j'y suis pour rien moi. J'fais mon boulot...seulement mon boulot. Il est dingue ce mec !

    Oui, dingue de chagrin.

    Ce matin là, les mines glissaient dans leur crayon. Les bêtes tapies dans les sous-sols pleuraient. Les plus instruits couvraient les guêpes de goudron. Sous les coups d'accélérateur, les voitures refusaient d'avancer. L'horizon décida de s'enfuir. C'était déjà dans les journaux.

  • L'eau du bain

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    qui sait demain si la blancheur sera

    encore un déguise trou

    ou un simple papier de cigarette

    délicat autour de son tabac

    que l'on fume puis une autre cigarette

    comme l'eau du bain continue l'eau du

    bain ou le bruit du train

    mais la vie est froissée à peine

  • "A la mystérieuse"

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    Voilà ce qu'écrit Antonin Artaud à Jean Paulhan dès que lui parviennent les poèmes "A la mystérieuse" :

    "Je sors bouleversé d'une lecture des derniers poèmes de Desnos. Les poèmes d'amour sont ce que j'ai entendu de plus entièrement émouvant, de plus décisif en ce genre depuis des années et des années. Pas une âme qui ne se sente touchée jusque dans ses cordes les plus profondes, pas un esprit qui ne se sente ému et exalté et ne se sente confronté avec lui-même. Ce sentiment d'un amour impossible creuse le monde dans ses fondements et le force à sortir de lui-même, et on dirait qu'il lui donne la vie. Cette douleur d'un désir insatisfait ramasse toute l'idée de l'amour avec ses limites et ses fibres, et la confronte avec l'absolu de l'Espace et du Temps, et de telle manière que l'être entier s'y sente défini et intéressé. C'est aussi beau que ce que vous pouvez connaître de plus beau dans le genre, Baudelaire ou Ronsard. Et il n'est pas jusqu'à un besoin d'abstraction qui ne se sente satisfait par ces poèmes où la vie de tous les jours, où n'importe quel détail de la vie journalière prend de l'espace, et une solennité inconnue. Et il lui a fallu deux ans de piétinements et de silence pour en arriver tout de même à cela."
    (Oeuvres complètes, Gallimard NRF, t. 1., 1979, pp. 128-129)

  • Attention peinture fraîche

    "Nos amis anglais ont beaucoup d'humour, c'est bien connu. Avec Watching Paint Dry, une chaîne britannique démontre qu'ils ont en outre une bonne dose d'impertinence. Une chaîne de télévision britannique, UKTV Style, vient de repousser les limites du concept de télé-réalité en proposant la première émission de real TV qui filme en direct et en continu... de la peinture en train de sécher. L'émission, intitulée Watching Paint Dry, est un pied de nez à la prolifération de programmes si vides que même regarder l'herbe pousser devient palpitant."


    Lu sur Loft-Life

  • Les électrons déchaînés




    La schizophrénie a écrit Karl Jaspers, est une maladie de l'individu qui revêt un caractère historique précis. Si l'hystérie est un trouble subjectif dans lequel émerge la tension sociale du Moyen Âge, à l'époque contemporaine la maladie socialement exemplaire est la schizophrénie, dans laquelle se manifeste tant la scission de l'individu que le mécanisme de défense - lui même pathogène et destructeur - par lequel il réagit à cette scission.

    Le silence aussi participe de cette stratégie de défense régressive; la question est une forme d'agression, une façon de pénétrer "comme une lame tranchante dans la chair du questionné".

    Claudio Magris in "l'Anneau de Clarisse" - les électrons déchaînés : Elias Canettti et son Auto-da-fé.

  • L'arbre sans tête







    Les arbres ne connaissent leur existence que grâce à leur ombre. (Photo Boris Conte)

  • Rompre sous le chêne

    Héraclès souffre parfois. Fatigué d'être, siècles après siècles le témoin d'un monde où l'ignoble gagne du terrain chaque jour. Cependant, il conserve cette volonté d'observer le tragique, la contradiction et ne souhaite pas mourir de sitôt, ni ressentir la douleur de quitter cette vie infecte et sublime.
    Il fait partie de ces grands chênes qui partent discrètement, dans le craquement d'une nuit sèche d'été. La paroi calcaire de la montagne, éclairée de rose au coucher du soleil, lui sert de miroir réfléchissant. Avec le plus grand sérieux, cet arbre aux branches majestueuses s'invente des formes farfelues puisées aux racines de l'histoire de l'art et de la littérature. Les lecteurs qui profitent de son vaste ombrage ne perçoivent pas les mouvements d'air qu'il provoque malicieusement lorsque les pages ne sont pas tournées au rythme de sa lecture des fictions ou nouvelles. Il avoue une nette prédilection pour les essais philosophiques, un penchant pour les grands récits de l’Histoire collective ou individuelle dès lors que celle-ci sont bâties sur le sexe, l'argent, la filiation et la foi par réaction à la réalité inacceptable que suscitent les bruits de bottes, la pollution ou le simple anonymat.

    Il affectionne surtout les histoires d'amour et dans leur sillage l'inévitable désamour fait de refus, de désespoir, de fatigue. Un jour, il a assisté sans broncher à une scène de rupture murmurée sous ses vastes branches.
    L'une d'elle a pu néanmoins capter une phrase prononcée par la femme: "Je suis morte pour un temps. Besoin de me quitter parce que cela fait trop longtemps que je me suis quittée. J'avais huit ans. Un jour, je me suis aperçue que je n'étais pas l'unique. Mon père fait partie de ces séducteurs névrosés qui charrient des mots accroche-coeur le jour et qui humilient le soir dès la fermeture des volets familiaux.Et puis notre amour était lié à l'écriture. A celui des mots. Désormais, j'ai décidé de brûler les livres que j'ai le plus aimés."

    L'homme a tenté de répondre qu'il n'était pas l'héritier de cet horrible marchand de sable qui étouffe dans l'oeuf l'amour, ni de cet étrange baluchon sémantique puis il s'en est allé en pleurant. L'arbre à laissé tomber quelques feuilles, en signe de compassion sur ces deux profils perdus. Le silence totalitaire a fait son oeuvre.

  • Le documentariste de notre temps

    A partir de ce soir, France Culture chemine entre grenier, bureau et jardin (d'un couvent des Deux-Sèvres) d'André S. Labarthe, créateur avec Janine Bazin des " Cinéastes de notre temps" (feu ORTF) et auteur de documentaires hors cadre. André S. Labarthe a pour le cinéma non pas un amour transi ou paralysant, mais un autre regard; il aime "les silences", le "point exact où le film va prendre. l'idéal serait de faire un film avec très peu de choses afin que le spectateur puisse s'y loger."
    L'ami de Godard, de Welles, de Fritz Lang se laisse mener par le bout du micro de Christine Delorme qui n'est pas revenue bredouille de son exploration chez ce maître es documentaire: "Le cinéma est infilmable" mais pas les réalisateurs.
    Pour André, les cinéastes sont (comme lui) des "jardiniers et les acteurs, du végétal. On peut les dompter, et, en même temps, il y a toujours quelque chose d'eux qui surgit".
    Comme Welles, il pense très sérieusement que les films ne s'arrêtent jamais. Cela fait quinze ans qu'il mastique l'adaptation du "Bleu du ciel" de Georges Bataille: "J'ai le film, il ne me reste plus qu'à l'inachever".

    (Mercredi et jeudi sur France Culture "Surpris par la nuit" 22h30)medium_labarthe.jpg

  • Gouttière de l'ombre

    Les fenêtres sur la cour manquent de tout

    L'amour appele sans fin des tréfonds du téléphone

    Un souffle suffirait pour que le paysage dépasse de son masque

    Lâche les cordes, ça va barder

    Le marteau est planqué dans une étoile

    Bègue l'amoureuse culture ordinaire

    Avant de naître ou de mourir j'étais où

    Dans un ailleurs ou dans la rue

    Celle de l'inadvertance sans doute

    Hors cadre ou hors sujet

    Bientôt 19h00

    Le vent pousse la montagne au large

    Il pleut des journaux intimes

    Du papier froissé

    Et toujours cet arbre qui crache la forêt

    Sur la crête du chêne niche le soupçon d'une méprise

    Il suffit d'un rien pour enjamber une année.

  • Lenteur martelée

    Quand tout est accompli
    il te semble l’avoir connu d’abord
    l’avoir déjà vécu
    l’événement
    tandis qu’il faisait déferler sur toi
    la salve sourde d’un compte à rebours
    ces clameurs
    exposées dans les grottes du sang.

    Le baiser vise la blessure
    pour réparer d’anciens dommages
    et des années de prostration.

    Moi aussi dès longtemps j’ai su
    qu’un Judas me tenait dans son étreinte
    ou plutôt une Thaïs
    déguisée en rose des bois.

    Vittorio Sereni "Stella variabile" in "Je traduisais Char".

  • L'homme de Lascaux

    La poésie est toujours interrogation même dans sa syntaxe la plus affirmative. L'art paléolithique témoigne d'une vision du monde, d'une interrogation sur le monde. En celà, l'homme de Lascaux est identique à l'artiste, au poète d'aujourd'hui et à son devoir de lucidité.

  • Les arbres ont (re)pris Verdun

    Les mains, reines, étendaient le plan de leurs ailes, montaient et descendaient aux cordes douces du corps, faisaient le clapotis d'ombre-lumière des forêts de chênes et de hêtres d'autrefois.
    L'hiver ne pouvait plus venir, ni la mort roide : dans un coin s'écroulait la guerre.

    ils avaient réuni
    leur conseil d'arbres
    nous ne pûmes entrer
    qu'en jetant du bois mort

    (Alfred, mon héros, mon bon lieutenant, mon grand-père...je pense à toi tous les autres jours de l'année. Demain, il sera temps d'oublier les blessures du chemin)

  • Rigidification délirante

    La vie, c'est se dire adieu dans un miroir.

  • Banlieue: Travaux ralentir

    Le personnage du pasteur dans "La nuit du chasseur" (Robert Mitchum) descend jusqu'au geste originel de la scission, (revolver glissé dans une bible creuse) il retrouve et fait parler l'expérience même de cette scission et fait de la folie, c'est à dire de l'altérité radicale, un interlocuteur à part entière.
    Le meurtrier fou est un rêve collectif de l'humanité; il ignore le discours, la hiérarchie perspective de la phrase, l'organisation des signes et des choses. Il ne connaît que les extrêmes du signe isolé (ou de l'objet détaché) et du flux vital ininterrompu.
    Il dissout toute classification catégorielle dans le renvoi analogique : un écureuil peut être un chat ou un renard, parce qu'il est appelé chat du chêne ou renard des arbres, ou alors être un renard et peut-être bien un lièvre. Et l'enfant, sauvageon ou pas, se demande pourquoi sa langue est paralysée que les mots qu'ils veut prononcer sont collés à son palais comme de la gomme.

  • Vie fugitive

    Nous étions si légers
    sur l'air ciré par les ailes des abeilles
    j'ai déchiré ma peau
    pour te prendre.

  • Degré zéro de la politique

    CNN s'en donne à coeur joie: "N'allez pas en France, c'est la guerre civile". Des mômes de 14 ou 15 ans se répondent de ville en ville. Ils font leurs comptes après chaque journal télévisé. Tant de voitures brûlées à Pau, Toulouse, Sevran, Evreux, Grigny. Dans cette dernière ville de l'Essonne on a tiré dans la tête des policiers avec des pistolets à grenaille. Demain, il faudra faire mieux, ailleurs. Ceux-là sont cagoulés, plus ou moins organisés. Ce sont des bandes qui apprennent l'absence de tout sens dans l'escalier de leur cité. Ils sont issus de familles d'immigrés dont l'autorité du père a été battue en brêche depuis le départ du pays d'origine. Pays dictatoriaux d'Afrique du Nord où le politique est synonyme de corruption, de violence, d'analphabètisme.
    Pourtant le frère aîné travaille lui, s'intègre à petits pas. Il est informaticien. Le frère cadet ne l'entend pas de cette oreille. Il s'est nourri de clips des rappers noirs US. S'est forgé une conscience de "casse" en écoutant NTM et en rêvant de Decatlon.
    Le flic c'est l'ennemi numéro un. Ensuite le pompier, ensuite l'assistante sociale qui comme à Gennevilliers il y a quelques années s'est fait lacérée le visage à coups de cutter parce qu'elle s'était attaquée aux dealers du Luth. L'ennemi, c'est aussi la mairie avec ses gymnases, ses centres sociaux, ses colonies de vacances. C'est enfin l'éducation nationale avec ses maternelles, ses collèges...
    Et cette nuit, c'est le tournant religieux. Deux églises ont été brûlées. Tiens, tiens!
    Mais que fait Le Pen, bordel ? Il ne dit rien. Il attend. Il rigole. Ces bandes là et les siennes se nourrissent d'un identique racisme ordinaire. "Sales gaulois, sales juifs, sales céfrancs, sales arabes, sales beurs". En écho, Le Pen ne vas pas se gêner de mettre dans la balance le meurtre de cet homme qui avait photographié un lampadaire fabriqué par la société qui l'employait dans une cité d'Epinay. Il conviendrait de s'interroger aussi sur cet acte, dénouer cet écheveau de ténèbres qui le fonde. Le temps est venu d'examiner en profondeur ce tremblement de terre psychique. De passer en revue la crédibilité d'une communauté qui se perd dans la fiction de son entre-deux chaises culturel et religieux.
    Et puis, il y a ceux qui ont été choqués par la mort des deux jeunes à Clichy-sous-bois. Ils ont voulu répondre à Sarko et son "Kärcher pour racaille". Ceux-là poursuivent des études et sont victimes d'un racisme d'embauche au faciès. Bref, le temps est venu de mettre un peu de pensées dans ce désordre.
    Que faire pour l'instant ? Envoyer l'armée comme le réclame le petit commerce? Tenir une sorte de Grenelle des banlieues " dixit le président Braouzec de Plaine Commune (communauté d'aglos du nord parisien).
    Il faudrait, je crois, parler davantage de la diversité de cette "banlieue", vide-poche de nos angoisses mondialisantes, donner la parole à celle qui invente, fraternise, travaille, se construit, avance. Isoler les vraies racailles et ne plus les placer au sommet de l'affiche. Dénoncer le racisme en marche des deux côtés et ceux qui alimentent les peurs, les fantasmes, la victimisation aussi.
    Bref, se parler. Vider son sac à merdes. Hiérarchiser les problèmes. Pour commencer.
    Que fait Delarue? Il y a plus important que le libertinage entre pharmaciens et garagistes, non?

  • Banlieue: Devant et derrière les mots

    Emeutes? Bientôt "la guerre civile" selon le réfugié français au Québec mister G dantec (sur Radio Canada)? J'habite au flan d'une montagne sacrée et d'une forêt sanctuaire en Provence. Donc assez loin de l'épicentre vous me direz. Certes, ce matin en lisant "La Provence" le titre de la Une faisait référence à la victoire de l'équipe de France de rugby contre les massacreurs d'aborigènes et sur la défaite de l'OM au Mans. Que l'on soit au sud au nord, à l'est ou complètement à l'ouest il faut savoir qu'il est toujours midi devant sa porte à Pagnol ou Giono land et que l'on balaie juste ce qu'il faut pour "faire plus propre" en attendant les beaux jours, l'ouverture totale de la chasse au gros gibier. Bref, je buvais mon café serré, juste un peu avant huit heures, dans le seul bar du village. Que des chasseurs de sangliers autour de moi, en tenue kaki de travail. Tous propriétaires de quatre fois quatre bien boueux. La plupart ne "monteront" jamais à Paris et encore moins à Clichy-sous-bois. La discussion portait tout à la fois sur la rouste de l'Om au pays de la rillette et sur le temps du week end. Et, hilarité générale lorsque qu'un nouvel arrivant annonça qu'un braconnier local connu comme le loup blanc, "s'était fait déchiré le cul par un vieux solitaire" deux nuits plus tôt. Rires et tournée générale. De café. Plus tard, vers onze heures, du jaune pour tout le monde.
    Le patron du lieux, mon nouveau pote, n'est pas du genre à philosopher dès potron minet autour du thème : "Sarko face aux racailles, t'en pense quoi ?" Non, lui c'est plutôt le Sarko poseur de radars qu'il prendrait volontiers pour cible. Son vieux rêve à lui, c'est d'organiser une battue autour du Ministère des Finances à Bercy puis de lâcher le ministre du moment ou le suivant dans une arène remplie de sangliers. Ensuite "Quine!". Carton plein depuis les gradins du palais omnisports.
    Donc pas de vagues. "Tant qu'ils viennent pas nous casser les couilles ici" est le leitmotiv du villageois suffisamment perché haut pour voir venir. D'ailleurs, en grattant un peu sous les gibecières il ne faudrait chercher longtemps un sourire si d'aventure ce gibier de banlieue aurait l'idée saugrenue de venir faire le zouave là- haut sur la montagne.
    Et moi je pensais à ces banlieues que j'ai arpenté depuis...des siècles. Je lis presque tout ce qui s'écrit en ce moment dans les quotidiens nationaux et je me dis que si j'étais moins fainéant et bien je me pencherai sur mon clavier pour dire ce que j'ai vu, entendu, analysé, décortiqué, écrit depuis trente ans sur le sujet. Et puis merde! Je préfère aller cueillir des champignons. A midi, mes amis compagnons menuisiers débarquent à la maison. On va se régaler, parler bois, arbres, construction, amour, désamour, philosopher même. Tout ça en buvant une bouteille de "Richebourg" (proche de la Romanée oui) qui sommeille depuis plus de huit ans dans ma cave. Demain, peut-être j'vous causerai banlieue...

  • Perle de la montagne





    La puce fait du chien un guitariste. (de la Serna)

  • Les brouillards sont partout

    Cela faisait plusieurs années que je souhaitais le rencontrer. Ne sachant que peu de choses sur lui. Qu'il tirait à l'arc, le jeudi, plissait soigneusement ses chemises, taillait méticuleusement "ses bonzaï". Qu'il avait les yeux bleu océan et les pensées attirées par le pays du soleil levant. Qu'en déduire? Qu'il faisait partie de ces hommes qui n'aiment pas à se souvenir des heures où ils marchaient, incertains, à leur propre rencontre? Les erreurs, ébauches et remords, ils les effacent au fur et à mesure afin que persiste la seule figure de leur accomplissement. Jusqu'au jour où ils doivent faire face à la digue et aux inondations sentimentales.
    Il est dans la plénitude de l'âge, vêtu avec une élégance sobre, le soin qui sont l'apanage "des gens du Nord qui ont dans leur coeur..."On connait la chanson.

  • Banlieue, paillasson devant la ville

    Hibat Tabib
    Pédagogue de l’espoir

    Comme son nom l’indique, Hibat aurait pu être médecin. Avocat, il a préféré se mettre au service du peuple en devenant député . Né à Dezful (Iran) en 1947, cet homme rayonne: Hibat, en iranien, signifie «fils de dieu». Il a dû fuir son pays quand l’ayatollah Khomeiny a pris le pouvoir et gagner clandestinement la Turquie.

    Il reste huit mois à Istanbul avant d’obtenir un visa pour la France. Le 15 septembre 1984, il débarque à Pierrefitte avec sa femme et son fils de 19 mois: «Nous n’imaginions pas trouver, ici, une telle violence gratuite, car la France est pour nous un grand pays qui s’appuie sur le respect des libertés, le droit, la justice… »
    Très vite, il s’implique, cherche à comprendre, agit au cœur de «la cité des poètes»: «Je ne crois pas à l’association pauvreté égale violence. J’ai souvent expliqué aux acteurs de cette violence que dans les pays pauvres on ne la manifeste pas à l’égard du bien public ou des personnes, d’un chauffeur d’autobus par exemple. Pendant trop longtemps, les municipalités concernées ont eu trop tendance à acheter la paix sociale».
    Patiemment, de concert avec les édiles et les habitants, Hibat et les responsables sociaux ont su tisser la toile du nécessaire sursaut collectif. «La paix ne peut se construire que si l’on agit ensemble, en soutenant ceux qui sont porteurs d’un projet. La marge de manœuvre est mince. Les progrès ne sont mesurables que sur la durée». Il a fallu faire face au mépris, aux impatiences, aux tâtonnements, aux erreurs. Hibat a su prendre le contre-pied des certitudes officielles et finalement imposer, sur le terrain, le sens de la responsabilité individuelle. La musique adoucit les mœurs, dit-on. Au centre social des quartiers nord de Pierrefitte, elle n’a pas peu contribué au décloisonnement, fait disparaître les murs imaginaires entre communautés. Les habitants se sont surpris à sortir, en toute quiétude, au-delà du «couvre-feu» imposé par une bande de délinquants locaux. La vie collective a repris le dessus.
    Praticien du droit et de l’action éducative, Hibat n’en finit pas d’explorer les voies de communication privées et secrètes, les zones d’ombres qui ne trouvent pas d’éclairage policier. Plus de 130 médiateurs bénévoles sillonnent la ville, dont «tous portent haut les couleurs, parviennent à bannir l’image misérabiliste qui lui collait à la peau. On doit être porteur d’une pédagogie de l’espoir… En créant l’AFPAD (1),il y a trois ans avec Catherine Hanriot (Mairesse de Pierrefitte), j’ai voulu confirmer et inventer quelque chose de neuf. Notre association gère les conflits, propose un accompagnement aux projets, l’accès à la citoyenneté, une permanence juridique, la recherche de solutions amiables, à partir de la main courante de la police». Des envoyés des quartiers Nord de Montréal viennent étudier Pierrefitte la médiatrice. L’Europe s’intéresse à ce laboratoire social. La République française, par le biais du Haut Conseil à l’Intégration, vient d’honorer ce juriste iranien qui se sent en dette vis-à-vis d’elle. Hibat et son association ont obtenu le 1er prix de l’action sociale en présence de plusieurs ministres et du Président de l’Assemblée nationale.
    Ph.M


    (1) Association pour la Formation, la Prévention et l’Accès au Droit.