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  • 2006, sous le voile des vers étranges

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    Plus de lendemain,
    Braises de satin,
    Votre ardeur
    Est le devoir.

    Arthur Rimbaud, "Une saison en enfer"

  • Sur la vieille orange

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    30, 31...
    Je pèle les jours
    J'épluche leur écume
    L'écho du passé mouille plus loin
    La tristesse tire des bords
    Vers le Cap de Bonne-Espérance
    La mer à un caillou rouge au côté droit
    De l'autre bord un pays de silence où l'on entend
    La respiration du monde
    Si l'on sait bien tendre l'oreille immobile
    Dans le soir quand les truites lumineuses percent la surface de l'étang
    On perçoit les grincements de notre vieille orange sur son axe.


    (Photo DR)

  • A la demande générale

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    Je me dois de vous livrer quelques pages de la vie de ma chienne Perle.
    Elle est "née" dans une cage pleine de son urine au centre SPA de Gennevilliers où elle se laissait mourir le 30 août 1999. D'après Yves Coppens, paléoanthropologue, Perle doit accuser sept printemps canin. Ses dents faisant foi.
    Elle serait venue au monde d'un croisement entre une saucisse de morteau et un tabouret. Du côté de Maison-Alfort, l'on pense qu'elle est née, en fait, d'une chevauchée hasardeuse entre un labrador et une fox-terrier qui, elle-même, serait née à un carrefour pas très bien signalé entre un lévrier et un labrador. Suivez le guide pour plus d'informations. Devenue brutalement sans domicile fixe sur un parking d'autoroute Perle a été transportée, après une longue errance, à Gennevilliers purgatoire conduisant au couloir de la mort.
    Pas rancunière, Perle est aujourd'hui titulaire d'une chaire d'anthropomorphisme à l'Ecole Nationale Vétérinaire entre Marne et Seine. Sachez qu'elle aboie des mots sans jamais prendre de notes. Vivre au jour le jour est son leitmotiv. Les femelles de tous âges et de toutes races ne sont pas en odeur de sainteté dès lors qu'une d'entre-elles s'approche de son chéri.
    Je suis son fiancé. Mais pas son maître. C'est une femme qui préside à sa destinée.
    Perle aime beaucoup se battre avec les vagues de Biarritz, marcher avec des raquettes dans la neige à Combloux, participer à la chasse aux champignons dans les forêts du Morvan.
    En Provence, où elle réside, elle chasse aussi les elfes dans la forêt qui fait face à son palais.
    Il faut vous dire qu'elle a beaucoup étudié. Notamment à Oxford. N'a jamais manqué un cours du professeur de civilisation française, Théodore Zeldin.
    Perle communique beaucoup par internet. Surtout avec les moines qui sont nichés dans la grotte où Marie Madeleine a vécu, selon la légende, ses dernières trente années. Elle apprécie surtout le frère Nicolas-Jean pour ses réflexions philosophiques. La grotte, sise à neuf cents mètres d'altitude, fait face à la chambre de Perle qui se trouve,elle, à 680 mètres. Toujours vêtue de blanc, Perle semble parfois porter le manteau noir de la mélancolie de Durer. Son comportement général laisse à penser qu'elle ait été salement battue durant son enfance. Degré neuf sur l'échelle de Richter.
    Aussi, seules cinq ou six personnes au monde peuvent se vanter de pouvoir l'approcher et surtout la caresser. Tenter de la toucher c'est...comment dire...tomber sur un os.
    Sa couleur préférée ? Certainement pas le jaune, couleur du mensonge. Le rouge coucher de soleil lui va à ravir. Mais elle adore le vert, la couleur de la chance et de l'infortune, de l'enjeu d'une partie, la couleur du destin.
    Son acteur préféré ? Al Pacino. Surtout dans "Loocking for Richard" et "le Parrain". Son film préféré ? "Heat" pour l'affrontement entre Pacino et Bob de Niro. Bien sûr, elle ne manque jamais l'occasion de revoir ce chef-d'oeuvre absolu qu'est "La règle du jeu" de Renoir Jean. Le tragique social sied à son odorat. Elle n'a de cesse de le renifler pour se rappeler qu'elle revient de loin. Que, parfois, sa tristesse sur l'état du monde semble irréparable. Elle dit souvent que "toute la bassesse où tu crois habiter n'est que le mirage de la mort. Que toujours quelque chose de grand peut se produire. Que l'on peut sauver ce qui semblait perdu." Elle a fait sienne cette phrase de Goethe :"C'est pour savoir où je vais que je marche." Un jour, c'était au printemps de cette année, elle m'a glissé à l'oreille ces quelques mots :" Ce que tu désires pour toi, donne-le à ceux que tu rencontres."
    Côté people, Perle a croisé presque tous les plus grands acteurs-actrices et écrivains de ce temps. Elle s'est même laissée aller à lêcher la main gauche de Robert Redford lors d'une interview. Elle aime beaucoup Jean d'Ormesson parce qu'elle sent qu'il n'y a rien à redouter de cet homme là. Elle a adoré les conférences de Derrida et se faufiler parmi la forêt de jambes de l'assistance. Perle a crevé souvent le petit écran. Posé dans des magazines. C'est une star mais elle se refuse à signer des autographes. N'insistez pas.
    Question musique, Perle affiche une nette préférence pour Mozart. Elle se roule par terre dès que Cecilia Bartoli entonne "Lascia la spina, cogli la rosa " de Händel. Allez savoir pourquoi?
    Perle, enfin, déteste qu'on la regarde déposer ses crottes le matin entre bouquets de thym et de romarin. Il paraît qu'elle a déjà eu une longue conversation avec Marie Madeleine. Je vous en reparlerai bientôt.


    (Perle, en transe ce matin, sous le chêne Héraclès, son confident. Température : moins onze degrés. Photo prise avec mon tel portable qui était gelé. J'ai du le réchauffer pour réactiver la batterie)

  • Je me souviens

    De Georges Pérec bien sûr
    De Sénèque et de sa solitude lorsqu'il arpentait cette montagne qui occupe mes pupilles
    De la typographie de cette "galaxie Gutemberg" qui était celle du journal de mes débuts
    De mes premières empoignades avec l'écriture
    Que la philosophie enseigne à faire, non à dire, toujours selon le promeneur solitaire romain
    Qu'au bout du conte les choses sans importance sont d'une absolue nécéssité
    Que depuis plus de quinze siècles Saint Augustin, l'africain du Nord, hante l'Europe
    Que l'on doit distinguer ce que l'on sait par la raison et ce que l'on affirme par la foi (A chaque 11 septembre)
    Qu'il est urgent d'apprendre à se regarder sans utiliser un rétroviseur
    Qu'une cause perdue n'en remplace pas dix
    Qu'au commencement était la vie

  • On dirait le sud

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    C’est en hiver. C’est l’envers des choses, l’hors saison, la terminaison de l’agitation. C’est le Sud qui reste, après la fête. Tant d’espace, une fois les invités partis et rangées les terrasses. Plus de cagettes de brugnons. Un drôle de cours, des bottes fourrées aux pieds des marchandes et tréteaux pliés à midi pile.Dans les rues, personne, sur les plages, les routes, dans les vergers, personne. Un sport d’hiver : la disparition. En somme, il gèle. C’est le froid du sud, à midi aussi. Des daubes marinent dans les marmites recouvertes de vin violet. Huit heures du soir, nuit noire. On voit à peine les lotos à travers la buée des vitres des cafés. Silence et à l’aube, les vignes nues feront des écritures arabes toutes givrées. On se couche tôt. On se calme. L’habitant s’abrite. Il y a eu du bruit, des lumières, des bals et des robes très petites qui laissaient les dos nus. Il y a eu des belles personnes toutes dorées et des messieurs qui conduisaient des voitures étonnantes. On a écouté des concertos à dix heures du soir et beaucoup dansé. Il y a eu des familles entières hésitant sur le parfum de glaces très grosses et compliquées d’ombrelles chinoises en papier plissé. C’était il y a longtemps. A présent, on est peu nombreux. On se reprend. On discute avec nos mamies. On se rassemble aux résultats du concours de civet. Des quartiers de sangliers voyagent d’une maison à une autre. On ponce la coque des bateaux. On ira à l’oursinade. On aura froid aux pieds et on chantera. On saura vivre dans un petit pays solitaire et glacé comme un caillou. Un sud d’hiver, un très précieux désert momentané.
    Sylvie Coulomb
    (Photo DR)

  • Rivages clos

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    C’est un gouffre de chênes et de pins
    Une combe oubliée du soleil
    Où nous dormons depuis l’âge du sel
    Métamorphose du silence

    J’habite des boiseries
    Entourées de pierres
    Une femme horizon rose
    Boucle mes cheveux
    Délave mes paupières

    Maintenant laissons partir le jour
    Il n’est qu’un brin d’herbe sèche
    Accroché à l’échine d’une chienne
    Dont la seule présence me repose de vivre


    (Photo Boris Conte)

  • L'ombre de mon chien

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    Mes biens chères soeurs, mes biens chers frères,

    Sans doute êtes-vous bien las(ses) d'errer sur ces blogs, d'échanger votre linge sale sans famille, d'envoyer à la figure de l'Autre votre quota de névroses imposé par la "vieille Europe". Vous aimeriez que cela cesse, arrêter de boire cet écran de fumette. Souhaitez-vous reconstruire vos ruines affectives, désherber votre gazon maudit, visiter votre propre cave, faire un somme sur votre banquise sentimentale, chasser les vieux-démons parentaux, sauter de votre lit de douleurs trop feintes? Si oui, rejoignez la chambre escamotable du Docteur Ruthabaga, ethnologue de la chambre à coucher, et psychanalyste de boudoir.
    Doc Ruthabaga vous tend un miroir où vous pourrez enfin accomplir l'impossible: vous regarder dormir. Bien sûr, il s'agit d'un énorme travail sur soi, tout à la dévotion de Morphée. La chambre escamotable du Docteur Ruthabaga devient cosmique, le pieu s'oriente, se charge de mythes et de rituels. En fait, grâce au Docteur Ruthabaga, ce blog est un dortoir pour autistes et sa tâche infinie.
    "Mieux vaux un lit défait, répète souvent le Docteur Ruthabaga, que pas de lit du tout."
    (Photo Ph.M)

  • Vol de jambes à l'arraché

    - Ca fait combien de temps qu'on se connait?
    P. Brasseur

    - Trop. Tu connais pas ta force. Barre-toi pendant que tu te contrôles encore.
    Le quatuor, c'est une bonne formation pour orchestre, mais pour un braquage, c'est un peu trop.
    L.Ventura

    In "La métamorphose des cloportes" 1965
    Réalisateur: Pierre Granier-Deferre

    (Photo Ph.M)

  • Chambre avec vue

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    Sur le vieux chêne Héracles et le Massif de la Sainte Baume. Oui, c'est ce que je vois de ma fenêtre.(Photo Johann)

  • Au 4ème top, il ne sera presque plus le 25 décembre

    medium_insti23857.2.jpgIl m'a bien semblé que c'était aujourd'hui Noël.
    J'ai mangé du caviar ce soir. Belouga, 500gr. Il y avait de la vodka avec une herbe dedans.
    Et pas de secoués du bulbe autour de la table. Quelqu'un a raconté qu'un psychiatre du coin était devenu équarrisseur aux abattoirs du département. Que peut signifier une telle reconversion, couteau à la main?
    Je crois que je vais en parler à ma chienne.

  • Pause

    Un délicieux Noël à Tous...

  • Une icône à Paris

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    (Noël au balcon, suite)
    Lancés sur la scène de l’opéra au cours de sa première saison à Paris :

    dix billets de cent francs roulés sous un élastique;
    un paquet de thé russe;
    un manifeste du Front de libération nationale algérien protestant contre le couvre-feu imposé aux musulmans après une série d’attentats à la voiture piégée à Paris;
    des jonquilles volées au jardin du Louvre;
    des lis blancs, lestés pour atterrir exactement sur scène, avec des centimes collés à la tige;
    tant d’autres fleurs qu’un machiniste, Henri Long, balayant les pétales après une représentation, eut l’idée de les faire sécher et de les vendre, les soirs suivants, aux admirateurs amassés à l’entrée des artistes;
    un manteau de vison qui fendit l’air, le douzième soir, en survolant les spectateurs des premiers rangs, qui pensèrent un instant qu’un animal vivant planait au-dessus de leurs têtes;
    dix-huit culottes de femmes – phénomène jusque-là inconnu dans cette salle -, la plupart discrètement serrée dans un ruban, mais deux au moins avaient été retirées précipitamment, et il en ramassa une, le dernier rideau baissé, pour la renifler avec panache sous l’œil ravi des machinistes;
    un portrait du cosmonaute Youri Gagarine, avec cette légende au bas, écrite à la main : « Plus haut, Rudi, plus haut ! »
    une série de bombes en papier, garnies de poivre;
    une pièce de monnaie de valeur, datant d’avant la Révolution, emballée par un émigré dans un mot expliquant que, si Rudi gardait la tête froide, il deviendrait aussi bon que Nijinski, sinon meilleur;
    des dizaines de photos érotiques, avec le nom et le numéro de téléphone de chaque femme griffonnés au dos;
    des billets affirmant « Vous êtes un traître de la Révolution »;
    du verre brisé jeté par des militants communistes, interrompant le spectacle d’une vingtaine de minutes, le temps de balayer la scène, et suscitant une telle fureur que la branche parisienne du parti dut se réunir d’urgence, vu la mauvaise publicité qu’on venait de lui faire;
    des menaces de mort;
    des clés de chambre d’hôtel;
    des lettres d’amour;
    et, le quinzième soir, une unique rose à longue tige, plaquée or;
    Paris 1961. Colum McCann in "Danseur" (Belfond)
    Document photo : Fondation Rudolf Noureev

  • Trèves de confiseries

    La mer et le ciel affichent leur bleu de rigueur. Les terrasses des cafés et restaurants de Cassis sont pleines. Oursinade au bar la Marine. Zucchero dans les enceintes (Senxa una donna). Vin blanc cassis à la sauce ritalerie. Tee-shirt obligatoire. 20 degrés au compteur. Un 23 décembre. Johann croise tous les regards féminins sous le soleil exactement. Il y a Pierre aussi. "Bonjour mesdemoiselles, vous savez que vous êtes charmantes...!" Un classique sous le cap Canaille.
    Noël au balcon.
    Pensées chaleureuses adressés aux parisiens, au vendomois, à l'étonnant voyageur de Pau, à Molly soit qui mal y pense, à la bordelaise qui parle avec ses mains, à l'apiculteur du 19ème, à ma biologiste retranchée à Verdun, à l'écossais d'Edimbourg, aux délices viennois, à la Dordogne au repos, aux Morvandiaux...et j'en oublie.

  • Frontières

    « Nous avons établi des communications mondiales sur les lignes à voies étroites de nos cerveaux. »
    écrivait Karl Kraus qui voulu, toute sa vie durant, élargir les cerveaux de ses contemporains viennois.
    A une époque où les gens n'ont rien de plus pressé que de les rétrécir, nous disposons d'autoroutes de l'information. Kraus noterai, pourtant, que nos sociétés se ferment de plus en plus.
    Deutéronome Karl « Quand Dieu élargira ta frontière. »
    N'acceptons aucune frontière, elles sont humiliantes, toutes, pour l'homme. Surtout les frontières d'une folie. L'histoire nous rappelle que la paranoïa est, aussi, un problème de frontières: où s'arrête le sain discernement des dangers qui nous menacent et où commence le délire.
    Kraus n'avait que dédain pour son temps ivre de progrès qui l'écrivait déjà avec une majuscule. Et aujourd'hui ? Notre époque n'est elle pas devenue aveugle à ce qui lui manque d'essentiel ?
    « L'homme est arrivé à un refoulement plus ou moins absolu de ses instincts naturels».
    En se promenant de blog en blog, l'on ressent l'exiguïté générale à travers l'explosion de journaux intimes. Une telle exiguïté de la personne conduit, forcément, à des amours médiocres, par incapacité mutuelle, tragique, de l'homme et de la femme.
    Que faut-il faire? Ecrire sans les mots? Parler comme on respire ou respirer comme des pierres ?

  • Mémoire d'enfance

    Les enfants font confiance au langage. Ils sont ouverts au pouvoir et à la beauté du langage, ce en quoi ils diffèrent de leurs aînés dont la plupart s'imaginent avoir percé le secret des mots, de sorte qu'une grande part de magie leur est perdue. Ches les Navajos, la Création dit à l'enfant : "Crois en cet arbre car il a un nom". Et il n'oubliera jamais le nom de cet arbre.
    Dites à un enfant : "Le jour a presque terminé sa course", il vous prendra au mot et y trouvera matière à émerveillements. Si vous dites la même chose à une femme désabusée, assurément elle en doutera; c'est sur le presque que les talons de ses bottes vont se heurter. Ce presque manquera toujours de précision et c'est à ce moment là que s'achèvera l'histoire d'amour entre elle et vous car elle ne tenait qu'à un cheveu de ce presque.

  • Confusion des sédiments

    Je plains ceux qui aiment pour avoir raison.
    Quand ils décident de rompre,
    ils se cramponnent à une décision
    dont ils ont perdu en route les
    tenants et les aboutissants.

  • Sous Héraclès exactement (suite)

    Posté avant le lever du jour, à l’heure bleue, sous le chêne du plateau que tout le monde se plaît à nommer Héraclès. A l'affût du moindre déplacement d'air entre ses feuilles et le bruit produit. Celui des peupliers ressemble à l'écoulement de l'eau d'un ruisseau qui rêve au fougueux débit des torrents. Là, je me tiens à distance de ce qui est admis pendant une heure. En connivence avec le rebut.

    J'examine le puzzle que forment les couples, de vérités criées en vérités chuchotées. L'arbre me rappelle qu'il n'y a pas de vérité, bien sûr, mais un éternel décalage entre ce qui est annoncé et la réalité. Il m'a déclaré, il y a bien longtemps, qu'un crime d’amour mijote lorsque l’idéalisation n’est que le fer de lance d’une romance.

    Ce géant n'a pas connu Saint-Louis mais de peu. Il affiche des centaines de printemps au compteur. En connaît un rayon sur les blessures léguées par le temps, les traumatismes que la parole inflige aux corps. Il est un peu psychanalyste cet arbre. Lui-même se confie régulièrement à son voisin le hêtre. Ils analysent, de concert, ce qui suscite en chacun de nous une vibration, ce qui nous agite. Et ils gardent précieusement les confidences des promeneurs qui s'allongent volontiers sous leurs majestueuses branches.

    Héraclès et son compagnon savent ignorer ce que l'on sait. Mais ils n’ignorent rien de ce que l’on se cache jusqu'au noyau de notre désidéalisation. A chacun de trouver la sortie de son labyrinthe.

  • Chienne de vie

    La nuit est bleue et la brillance des étoiles me saute aux yeux plus distinctement que des cailloux au creux d'une source. Il gèle. Les oiseaux sont aux abris. Une chouette a tiré la sonnette d'alarme. Profitant de la grande froidure le cambrioleur de morceaux de lune déploie sa grande échelle. Ce soir, la soeur planète est en haut de l'affiche. Le voleur sera obligé d'aligner des mots pour l'atteindre. Des voyelles, des consonnes comme autant de marches se glissant dans les brèches du ciel entre les galaxies.
    Ma présence se fait plus discrète mais ardente. La chienne, museau en l'air, scrute l'espace. Elle aboie à d'invisibles ennemis. Le feu dans la cheminée se reflète sur les vitres. Une odeur de mousse enveloppe le paysage. Je m'enflamme et saute dans la nuit, où je laisserai, moi aussi, une trace brillante, mon égratignure d'étoile filante. Aux aurores, saoulés de ciels étoilés, la chienne et moi deviendront miroir et flamme quand la main d'azote effacera l'inscription des fautes anciennes.

  • Son pays, c'est l'hiver...

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    Allo Lolo, comment vas-tu ?
    - Bof, toujours pareil.
    Ben raconte !
    - J'ai eu ma crise de novembrose, comme tous les ans, je suis restée au lit. Puis là, j'en termine avec la décembrite. On a fêté aujourd'hui Noël avec la famille puisque mes frères et soeurs passent les fêtes dans leur belle famille.
    Et qu'est-ce que tu vas faire?
    -J'ai acheté mes bouteilles d'eaux minérales et je vais me coucher jusqu'au 2 janvier, comme d'hab.
    Ah...! Et pour janvier, février, mars ? Un peu de ski, un voyage au Mexique, c'est chouette le Mexique, chez le Commandant Marcos...
    -Je supporte pas cette période de l'année. C'est la pire à mes yeux. Je flippe rien que d'y penser. L'hiver me fait chier. J'angoisse à mort. Vraiment, je préfère rester chez moi, me passer des DVD. Attendre avril, voilà. Les petites fleurs qui repoussent et puis le 21 juin...
    Oui, le 21 juin ?
    -Tu le sais bien. Tout s'inverse, les jours raccourcissent, on replonge dans le noir.

    (Morvan, Ouroux.)

  • L'enclume des jours

    Profitant de la nuit, la maison de mon voisin s'est rapprochée de la mienne. De quelques pas seulement. Elle le fait, mine de rien, avec la bénédiction du Mistral qui soufflait hier encore avec une rare violence. Sans doute est-ce pour se réchauffer. Il gelait à pierre fendre ce matin. Moins dix degrés.
    Comment fait-elle pour se déplacer ainsi avec son air de ne pas avoir l'air ? Si elle pense que je ne la vois pas... Néanmoins, je manifeste à son égard une incertitude plus ou moins tolérante. Je pense que cette bâtisse veut frayer avec ma maison toute de bois vêtue. Défier les règles en la matière. Un mariage pierre-bois au su et au vu de tout le village. Je frise le ridicule.
    Sans doute est-ce là une manifestation de la modernité. Une approche philosophico-mathématique. Une sorte de logique modale si chère au courant mégaricien repris plus tard par les stoïciens par opposition à la logique aristotélicienne.
    Toujours est-il qu'elle avance. Ce matin, donc, je l'ai regardée fixement pas la fenêtre sur le côté ouest. Sur son toit, j'ai observé - plus qu'à l'accoutumée- la fumée qui sortait de la cheminée. Je tentais de me rassurer au sujet de cette maison aux fondations baladeuses.
    La fumée sortait par intermittences. Comme si un peau-rouge s'était installé dans le conduit de cheminée.
    Signe indien, invitation à converser? Je me précipitais sur mon dictionnaire chamanisant, à brûle pourpoint. Volute par volute je me suis mis à traduire le message colporté dans un bout de ciel bleu mistralien :

    " Il ne suffit pas de regarder par la fenêtre pour voir les arbres aux aurores, ni de se lever de bonne heure...Il ne vous suffit pas de n'être pas aveugle...pour distinguer la montagne, les fleurs, les oiseaux...

    Relisez Fernando Pessoa..!"

    " Il n'y a que chacun d'entre nous, telle une cave
    Il n'y a qu'une fenêtre fermée,
    et tout l'univers à l'extérieur;
    et le rêve de ce qu'on pourrait voir si la fenêtre s'ouvrait,
    et qui jamais n'est ce qu'on voit quand la fenêtre s'ouvre."

  • Musique des Îles

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    Finnegan c'est l'Irlande, Wake la veillée. La veillée du mort. Chapelle ardente d'un refroidi. D'un redit. Veillée de l'Irlande partie ("gone"). Wake est en même temps la trace, le sillage. L'écume derrière l'île bâteau. Vieille Eire connue au bord de l'Europe, à l'autre bout de la vieille Europe comme la Grèce, sa péninsule (son île de stylet, d'écriture musique, de presque langage) sur la mer - au chevet de laquelle on refuse de prier. D'où le style détaché, la cythare, les citations, le cit'art. Hermès triestmégiste. D'un "où" insituable, situable comme borne d'arrimage, insituable comme lieu réel.

    Une île, Ithaque (I talk), Ulysse racontant, après le massacre des prétendants, aède aveugle... Le massacre comme ce qui s'approche, et qui est déjà hors champ.

    La Grèce constellation d'îles. Langue d'origine. Revenons à la veillée du mort. On se regroupe, se recueille, on se serre les coudes, on se recompose un futur. On retraverse son enfance, on traverse l'abîme, une ville, des histoires multiples s'entrecroisent : film, surimpressions flottantes, fondus-enchaînés, travelling, télescopages d'images et de voyelles.

    Le rituel permet d'écoper le navire qui fait ô de toutes parts, des oui féminins, des ouais masculins. On cherche sans y croire une origine (à la maladie, au début de la chute), des raisons à l'accident, chant de sirènes, clignotants rouges, jaunes. Le temps est compté, il glisse sur le macadam. Famine de mots, pomme de terre d'Irlande, famine de sens, transatlantique, USA : Dream, dream, le facteur sonne toujours deux fois.

    L'Irlandais chante le tragique social, affectif. U2. Le Grec marche en chantant sur des cendres encore rouges. Zorba. Plus loin les pleureuses se voilent la face. Les fesses reprendront du sévice plus tard, à la nuit tombée.

    On vide la valise du mort, on cherche des explications; ce qu'il faut avaliser, ce qui déploie le mot valise, ce qui peut subvertir ses balises.

    On cherche des pistes, des chemins pour savoir comment arriver au bon port. Pour se garder éveillé. Souvient-toi Barbara, il pleuvait sur Dublin. Rappelle-toi cela Barbara, je dis tu à tout ce que j'aime, sur le quai d'ici un homme criait ton nom. Séquence pré vert d'Irlande sur Seine.

    Notations en marge les unes les autres, le sillon à travers ça, les boucles informatiques de la Scène. Puis vint le moment de la dérive des continents. Des plis et replis. Le bonheur bien rangé dans une armoire. ô diard. Il y avait un frère à repasser. Un semblable, un camarade de peau.

    Une pénélope, payée par l'état, et puis les psy...Je pelle ton nom dans un trou noir sur fond de musique percussive, sur tant de calembours, mélodie des temps de dits; frottement des cordes vent devant que de partir, battement de fines lames. Et Billancourt toujours après son passé. Alors tourne le cours dans son lit fait de feuilles déchirées. Le jour entre deux nuits. "Où vont les fleuves ?" demandait Nietzsche.

    Ils se jettent d'un pont comme Paul Celan. Ils grincent des dents. Flot de paroles noyées. Poésie et vérité divorcent à l'amiable. L'argent flotte sur la plus haute voile. Le corps mourant plonge dans la soute. Il cherche de nouveaux poissons. Histoires d'O salées. On lève le drapeau noir au dessus de la marmite. Alors passent les faits d'hiver; ici, si tu es cigogne, tu gagnes. Le printemps sera chaud. Sous les pavés la mare. Au diable l'avarice. Souvent femme avarie, nargue les amarres.

    Jeu de mots, jeux de vilains.
    Le dire et le jouir ne sont plus cousins germains
    On avale des couleuvres.
    C'est le temps des coups veules.

    Celui des cerises sur le gâteau.

    D'où vient le besoin de trace, trajet sinueux qui fît sens ? La trace est familiale ("répondant" à un besoin de repèrage). La trace est une chaîne. C'est une métaphore. Chez Joyce, elle est la consumation verbale, musicale, d'un dépôt de savoirs partiels, à plusieurs voix, autour d'un corps déposé dans le sommeil des vivants. Un mort vivant.

  • Figures de la paranoïa huppée

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    S’il n’y avait pas Shakespeare, ça ferait un grand trou. Flaubert écrivait à Louise Colet : « Ce n’était pas un homme, mais un continent. » À ce continent, le petit monde du théâtre ne cesse d’aborder, afin de l’explorer avec plus ou moins de bonheur. Richard III, par exemple, qui brosse au premier plan le portrait en relief d’un monstre absolu ivre de pouvoir de domination, sur un fond de peinture d’histoire à couleur épique, on ne dédaigne pas de s’y coller de temps à autre. Le tout est d’avoir le comédien ad hoc, car ce n’est pas de la tarte que d’avoir à tenir le rôle de cette espèce de diable boiteux, de prodigieux séducteur qui détaille par le menu ses crimes à venir, les exécute non sans trop de plaisir et les commente avec gourmandise, avant de crever sur le champ de bataille, acculé par tous ceux, faux amis et vrais ennemis, qu’il a lésés en route. Cet infernal infirme a beaucoup de clone triste dans notre quotidien.
    En observant, cet après-midi, le ballet aérien des mésanges huppées qui venaient se goinfrer de graines de tournesol dans la mangeoire accrochée à cet effet sur le pin, je me demandais si ces beautés volantes étaient capables, au vu de la lucidité de leur comportement, d’une susceptibilité farouche, soigneusement dissimulée, de soupçons venimeux et hantises obsessionnelles face aux dénégations et aux obstacles réels ou imaginaires que rencontre cette lubie (or not lubie).
    L’une d’elles pris bien soin de me répondre. L’événement, car s’en est un, a débuté entre deux plongées de becs dans le bol d’eau, posé sur une planche à bonne hauteur, c’est-à-dire inaccessible à pépita, ma chatte tigrée :
    Vous savez, nous n’avons qu’un seul moyen pour déceler ce genre de maladie…
    -Ah bon, un seul ?
    Oui, et c’est le rire. Je vous renvoie à ce philosophe et psychanalyste de formation, François Roustang qui a notamment publié « Comment faire rire un paranoïaque ? ». Ce monsieur pense, à juste titre, que le rire est un excellent moyen pour faire bouger les choses, un rire que le paranoïaque appliquerait à sa propre rigidité, à sa manière bien à lui de digérer les informations qui l’arrangent, le confortent dans son système relationnel.
    -De quel rire parlez-vous ? Je ne vous suis pas très bien.
    Un rire qui rejoindrait l’humour défini par Kierkegaard en l’opposant à l’ironie. Chez nous, les mésanges huppées, l’humour manifeste une certaine sympathie, alors que l’ironie expulse celui qui en est l’objet. Le paranoïaque n'est pas fait pour l'échange. Et surtout, ces personnages ne peuvent pas rire d'eux-mêmes. Tenez, chez nous encore, une séance de psychothérapie se termine très souvent par un rire.
    - Comment faire rire un psychanalyste pour mésanges huppées ?
    Rien de plus simple. Dites-lui que votre amie vous a quitté parce qu’elle disait avoir un attachement maladif à votre égard.
    -Je ne trouve pas ça drôle.
    Ce qui est drôle c’est qu’elle exécute sa sentence par un détachement maladif. Ha, ha, ha.
    -Ah oui, attachement, détachement maladif…Très drôle en effet.
    Votre amie était jalouse, enfermée dans son propre système?
    -Oui, on peut dire ça. Elle se présentait volontiers comme une victime. Me surveillait comme le lait sur le feu. Elle était triste même lorsqu’elle riait. Et son rire ne sortait jamais de sa gorge. Par contre vous…
    Quoi moi ?
    -Vous riiez à gorge de mésange déployée.
    Ben oui, j’ai lu Molière et ça m’est resté. La jalousie, c’est tout de même un thème de prédilection chez lui. Souvenez-vous : Arnolphe et son Agnès, Orgon et son tartuffe, Alceste et Célimène, Harpagon et sa cassette, Géronte et sa galère, Argan et ses clystères.
    -Molière n’avait lu ni Freud, ni Lalande…
    Non mais ce continent, je vous signale au passage que Shakespeare est né sur une île, tira cela de vingt siècles d’observation morale, depuis Théophraste et ses caractères. Je cite souvent cette phrase de Nietzsche à mes colloques de mésanges huppées : « Ce n’est pas l’incertitude qui rend fou, c’est la certitude. » Et ces personnes n’ont qu’une idée en tête, c’est conforter leurs certitudes par tous les moyens. Mieux vaut les fuir. Bon, je dois vous laisser et puis votre chatte commence à me regarder fixement.
    - Régalez-vous ! Demain, j’irai acheter un nouveau sac de graines. Un mélange d’un peu de tout. Et merci pour la conversation.

  • La clairvoyance de Karl Kraus

    Tandis que nous commençons à peine de nous interroger sur le sens évolutif du mot colonialisme, de (re)passer l'examen de l'Histoire et celle de nos idées voici que surgissent deux traductions majeures d’oeuvres de l’essayiste autrichien Karl Kraus, trop méconnu, qui soulignent sa lucidité sur le militarisme, le renoncement intellectuel et la montée du nazisme. Deux livres à déposer aux pieds des beaux sapins.

    "Avec sa revue "Die Fackel" (le Flambeau), Karl Kraus fut, entre 1899 et 1936, la conscience de la vie intellectuelle viennoise. Souvent invoqué en France comme modèle d’une critique radicale des médias, il y reste pourtant méconnu, car peu traduit. Les récentes traductions de ses deux grands textes, consacrés respectivement à la Première Guerre mondiale et à l’avènement du nazisme, devraient enfin établir ce penseur, polémiste et satiriste comme l’un des plus grands écrivains de langue allemande.

    Après la version scénique, parue en 2000, voici la version intégrale (amputée au passage de l’introduction de Jacques Bouveresse) des Derniers Jours de l’humanité, réquisitoire monumental, pièce apocalyptique, désespérée et tragiquement comique, à la fois revue, collage, satire - et on ne peut qu’admirer la prouesse des traducteurs de cette oeuvre foisonnante. Pour montrer l’humanité se précipitant vers sa propre destruction, Kraus juxtapose des tableaux dont l’ensemble pourrait donner une impression de cacophonie s’il n’était structuré par l’apparition récurrente de certains lieux et personnages, comme dans les débats entre « le râleur » (une incarnation de Kraus) et « l’optimiste ». Rédigée entre 1914 et 1918, cette mise en scène kaléidoscopique de la Première Guerre utilise comme matériau des documents et des citations, des événements et des personnages réels. Parmi ces derniers, les autorités militaires, les profiteurs de guerre, mais aussi et surtout les journalistes et les intellectuels ayant contribué à la propagande de guerre. Les personnages réels que Kraus met en scène et observe à la loupe ont valeur de symboles, de symptômes du déclin de la morale.

    Kraus reproduit paroles et discours afin d’en dévoiler l’absurdité et la monstruosité. Citateur de génie, il fait littéralement toucher du doigt l’« opinion publique » de son époque. La juxtaposition et la répétition des slogans tracent l’encéphalogramme d’une société envahie et abrutie par un discours nationaliste et guerrier, à la fois créé et relayé par la « journaille ». Kraus montre que les formules figées et vidées de leur sens qui constituent le discours public masquent la réalité plus qu’elles ne la dévoilent. Pour lui, la presse, colportant et imposant ces formules, empêche toute réflexion autonome, et les personnages qumet en scène ont tout de marionnettes qui ne font que ruminer puis recracher un discours préexistant.

    Troisième Nuit de Walpurgis, rédigé en 1933, n’est paru qu’à titre posthume - Kraus est mort en 1936, avant l’Anschluss et avant que le pire soit connu. Dans son introduction, Jacques Bouveresse retrace la genèse de ce texte hors du commun, labyrinthique et truffé d’allusions et de citations. Ce long commentaire, terriblement lucide, des premiers mois du régime nazi est écrit dans une langue que Kraus voulait délibérément difficile, à l’inverse du discours journalistique vite écrit et vite survolé. Le traducteur, aidé de spécialistes, a donc relevé le défi de rendre ce texte compréhensible au lecteur français, dans une édition enrichie d’annexes fort utiles.

    « Rien ne me vient à l’esprit au sujet de Hitler », ce constat paradoxal et provocateur ouvre la Troisième Nuit de Walpurgis et façonna l’image, fausse, d’un Kraus muet face au nazisme. Or ce que Kraus veut dire, et qu’il démontre tout au long du texte, c’est que la catastrophe qui s’annonce est de nature si radicalement nouvelle qu’elle ne peut être ni saisie de manière rationnelle ni caricaturée puisqu’elle dépasse tout ce que pourrait imaginer le satiriste ; la seule lutte possible consiste à « tenter d’interpréter le langage de l’espèce aryo-germanique ». Poursuivant sa pratique de la citation, lisant l’époque à travers les représentations, les discours, mais aussi les faits, Kraus décrypte la réalité du IIIe Reich. Pour lui, il est d’emblée évident que la nature même du régime est la destruction et la barbarie. Il montre que les métaphores autour du « sang », constitutives du discours nazi, sont à prendre au pied de la lettre puisqu’elles trahissent une réalité, celle du meurtre à grande échelle - pour le savoir, il suffisait de savoir lire."

    Valérie Robert,

    germaniste in "L'Humanité" rubrique Idées.


    1- "Les Derniers Jours de l’humanité", de Karl Kraus, version intégrale, traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Henri Christophe, Agone, 2005, 792 pages, 30 euros.

    2- "Troisième Nuit de Walpurgis", de Karl Kraus, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, préface de Jacques Bouveresse, Agone, 2005, 562 pages, 28 euros.

  • Interpréter son monde

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    Les mots ne coulent jamais de source. Ils s'encastrent. La prose danse ou marche, c'est selon. Elle peut devenir plus ou moins élégante, en fonction du fardeau de celle ou celui qui le porte. La langue française est-elle ce piano sans pédales comme le pensait Gide? (Attention aux commentaires là, je vous vois venir)
    Gide estimait qu'on ne peut noyer les accords.
    Il importe que la chaîne des mots nous ressemble pour mieux s'effacer et laisser à ceux qui lisent le soin d'interpréter les silences qui s'y glissent parfois.

  • La belle et la bête

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    Le soleil n’a pas encore dépassé la ligne de crête. Le gel enrobe délicatement les branches des chênes jusqu’aux épines des pins. Les rares souilles du plateau demeurent recouvertes d’une épaisse couche de glace. Tout craque sous mes pas et les coussinets de la chienne. Elle renifle avec insistance une puis une deuxième « coulée » de la Tourne.
    Visiblement, un animal de bon poids a dû surgir de là il y a peu. Traces de pieds de porc peu profondes mais bien dessinées malgré la dureté de l’argile qui s’est brisée comme du verre sous le poids de la bête.
    Soudain, la chienne se fixe. Tête allongée par la bise? Non, par un savant mélange de peur contenue et de souvenirs génétiques. Sa patte avant droite répliée comme celle d’un sprinter qui attend le starter. Chienne en arrêt. Maître aux aguets. Tel un indien, je m’installe juste derrière elle. Sait-on jamais. Six pattes et deux têtes en attente, un seul museau capable de renifler ce qui va inéluctablement surgir, là, à cinquante mètres, sur un chemin venant de la forêt sanctuaire de la Sainte Baume.
    Une boule de muscles se présente enfin. Un paquet d’énergie capable d’en découdre avec toute une meute. Un solitaire. Un habitué qui mange de la nuit l’hiver et mâchonne de l’ombre l’été.
    Nulle trace de sang sur ses crins noués par la boue. Il ne semble pas blessé. Sans doute est-il l’un des rescapés de la battue de la veille. Il n’a visiblement pas de mémoire car il n’hésite pas à narguer son plus vieil ennemi et sa chienne, Perle. A cette distance, tout indique qu’ils peuvent se sentir. Pas une once de vent ne vient troubler cet échange quasi chamanique.
    Nous sommes tous les trois à découvert et l’énorme sanglier, des yeux de banquier. Perle ressemble à Woody Allen prêt à donner du coup de poings sur un ring avec le gouvernator de Californie. La bête affiche plus de 110 kilos. A vue de truffe, s’entend. La chienne douze.
    Le combat risque d’être inégal. J’ai pris soin de glisser dans mon pantalon un Opinel juste bon à dépecer les champignons. Et pas un arbre valide à la ronde. Juste des buissons et un vieux pommier sauvage qui n’en finit pas d’agoniser, été après été. Perle affiche ses plus beaux yeux. Ceux qui hypnotisent la clarté blanche. Heureusement, elle n’a pas eu la mauvaise idée d’aboyer.
    Je décide d’entrer en télépathie avec le monstre: « Comme tu as deux belles défenses ! »
    De celles qui déracinent depuis des lustres, bouquets de sarriette, buis, houx, genévriers, toujours à la recherche de glands de chêne. Le pachyderme reste lui aussi en attente que quelque chose se passe. Un vol de grives rompt le silence, virevoltant par saccades juste au-dessus de nous. Je tiens la chienne par son bas-ventre et, l’idée que cette bestiole aux muscles autrichiens puisse éventrer la belle de ma vie, transperce mon esprit. J’entre alors à nouveau en communication sourde avec l’animal sauvage : « Si tu touches à ma chienne, je te mordrai les couilles, j’en ferai de la confiture de coings, on t'entendra chanter la Pastorale jusqu'à Manosque et tu seras engagé comme castra au cirque Pinder ! »
    Cet appel préventif à la raison a porté ses fruits. Le sanglier lève l’ancre sans demander nos restes. Le soleil vient juste de pointer son museau au sommet de la montagne. Le temps est venu de briser la glace.

  • L'archer de Noël

    L’archer a été visé au cœur au printemps dernier. Ses bras s’étaient figés, comme paralysés. Puis ses genoux ont plié. La flèche, croyait-il, suit toujours un parcours rectiligne. Pas cette fois là, puisqu’elle tournait en rond et surtout se dissimulait derrière un miroir qu’elle a pu traverser grâce à un secret exercice mathématique et démoniaque. La ligne droite, n’étant pas le plus court chemin pour atteindre le secret des coeurs mais, parfois, la ligne de l’inachèvement avec des retours, des réactions, des répétitions qui offrent au temps la plus spéculative des perfections. En musique on appelle cela l’art de la fugue, de celles qui demeurent sans cesse inachevées.
    L’archer, pourtant, m’a tendu la main alors que les eaux d’un fleuve nous emportaient.

    Je lui ai demandé pourquoi ?
    «Pour la beauté du geste»

    Photo x: Palmyre, arc monumental.

  • Y-a-t-il une vie après Derrick ?

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    "Sans Derrick, la sieste aurait-elle la même saveur ?" Goethe.


    http://www.derrick-derfilm.de/


    "C'est en cliquant sur la toile que l'on devient forgeron." Le bon sens populaire.

    "Afflelou ? Il est flou ! " Horst Tappert in "J'y vois pas très clair dans ce meurtre cousu de fil blanc".

  • Le non dupe erre

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    L'humiliation brume dans les chênes a glissé prudemment dans notre verdure transparente qui après l'incendie était restée un baiser sur la blessure, un début murmurant. Allo ! Je voudrai parler au non-dit. Ah, il est absent. Merci, je le rappellerai une autre fois.

    Le silence était alors un mot gros noir teinté de rouge. Cristallisation stendhal'hyène lorsque le mouton Beyle.

    Avec de la cendre dans les oreilles, sur les lêvres, les tympans et la bouche croustillent la corbeille de sable; grinçant, par nature.
    Des fosses dévorées
    le silence était encore mon pays.

    L'approcherai-je jamais?
    Pourrai-je le sentir le coeur de mon oeil devenu borgne, ce bel acier recouvert de porcelaine du silence?

    "Silence, maintenant!" Ce gel d'un mot clé. L'amour, souvent, se fait coffrer.

    Virage à droite. Chien errant. Il laissa les cloches portables chanter vers sa main gauche.
    Plus tard, il but encore l'eau rieuse
    qui protège de la corneille colporteuse d'oublis
    avant qu'il n'écrive des lettres perdues.

  • Qui est-ce ?

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    - Le petit fils de Cochise?
    - L'arrière petite fille de l'oncle Tom?
    - Un pédophile indien ?
    - L'enfant caché de Yourcenar?
    - Ou de Françoise Verny ?
    - Pinocchio ?
    - La petite fille de Sunsiaré?
    - Ou celle de Nathalie Sarraute?
    - Gaspard de la nuit ?

  • Enculage de mouches dans une vie postérieure

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    Il y a des gens qui souhaitent écrire et qui, d'un coup, n'y parviennent plus. Pourtant, écrire, c'est une bonne partie de leur horizon. "Écrire, c'est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l'écrivain, par un dernier suspens, s'abstient de répondre. La réponse, c'est chacun de nous qui la donne, y apportant son histoire, son langage, sa liberté ; mais comme histoire, langage et liberté changent infiniment, la réponse du monde à l'écrivain est infinie : on ne cesse jamais de répondre à ce qui a été écrit hors de toute réponse : affirmés, puis mis en rivalité, puis remplacés, les sens passent, la question demeure"
    (Roland Barthes In : Sur Racine, Seuil, 1963, p.11)

    Antoine Blondin pendant ses nombreux "Tour de France" avait trouvé une solution pour écrire à tout prix. Il buvait du Bordeaux ou du saint-Amour avec ses copains, à chaque étape, selon l'hôtel ou le bar rencontré derrière les roues des coureurs cyclistes. Un soir, la bande à Blondin a vidé une cave. Très vite, il n'y eut plus rien à avaler.

    L'auteur du "Singe en hiver" a trouvé l'ultime parade. Il s'est juché sur la table et devant tous ses amis interloqués a vidé le contenu de son stylo "Mont Blanc", puis il leur a déclaré gravement : " Demain, il faudra bien que je pisse de la copie."

    Donc, il y a par ici beaucoup de gens qui souhaitent écrire mais qui butent sur des mots murs. Plutôt que de les escalader, ils vocifèrent comme dans les cafés du commerce à la manière de ce bon vieux temps du Poujadisme. Ils s'estiment être ainsi devenus "politiquement incorrects". On notera leur bravoure.
    Souvenons-nous du jeune Rilke qui, lui, tenait au contraire à franchir ces mots murs, pour avoir vue sur le scintillement du sens, qui resplendit sur les cimes lointaines et cachées. Rilke ne pouvait pas définir cette vie mystérieuse et lumineuse. Alors, comme il l'écrivait le 10 novembre 1925 à Witold Hulewicz, il pensait que "la mort est l'autre face de la vie. La face détournée de nous, non éclairée par nous."

    Où je veux en venir? La vie n'est jamais. Ecrire signifie, au début, endiguer ou différer ce jamais. Que l'on soit homme ou femme d'écriture la question reste identique face aux mots murs. Et ce qui m'ennuie, par ici, c'est que des représentants de la civilisation dite "moderne" s'engluent dans le passé pour se donner l'impression d'exister aujourd'hui avec de pauvres mots et autant de pâles certitudes. C'est comme s'ils ne semblaient pas connaître le présent, l'être, mais seulement leur devenir sans fin qui annule dans sa fugacité toute étape et tout sentiment d'une direction, puisqu'ils sont capables d'écrire des conneries et d'affirmer avec une rare morve qui va passer, demain, dans cent ans et plus, à la postérité de la littérature (franchouillarde of course).