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  • Plainte, j'écris ton nom

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    Gabor, Iceland. (Photo Snorry)

    Bonjour, monsieur…Je m'excuse de vous demander pardon...
    -Bonjour, rompez! Que puis-je vous aider ?
    Je viens-je de lire votre enseigne : « Bureau des plaintes ». Étonnant ! Et ça marche ?
    -Nous sommes débordés.
    Ah! Le climat sans doute.
    -Le climat, l’économie, la mondialisation, la grippe aviaire, la TVA sur la restauration. La France doute monsieur.
    Oui, je que sais-je, la France souffre. En plus, ce temps de neige qui n’arrange rien.
    -En plein hiver, vous vous rendez compte.
    Et Météo France qui se trompe tout le temps…
    -Mes clients ont porté plainte contre Météo France.
    Moi aussi, j’ai porté plainte, il y a deux ans, contre Météo France. Une sécheresse... pendant l’été. Un comble.
    -S’il n’y avait que cela…
    Et cet Indien, non. Il se prend pour qui cet enturbanné ? Veut-nous racheter notre métal, notre acier bien trempé. C’est le Monde Diplomatique à l’envers.
    - Et nos voitures brûlent en novembre.Et Noël, toujours en décembre. Paco Rabanne.
    Un prêté pour un vomi disait Coluche.
    -Exactement. La France ne croit plus en ses barbecues. Ses merguez volantes.
    Elle perd son latin.
    -Ses latrines aussi.
    Son passé colonial est en deuil.
    -Louis-Napoléon, ne reviendra pas.
    On s’est lassé de faire la queue devant les tire-fesses.
    -Et notre arrière-train ne sifflera plus trois fois.
    Dans les sanisettes Decaux, un canal s’est pendu.
    -Bon, que puis-je vous aider ?
    Voilà, je voudrais organiser un gigantesque lancer de bouteilles de pastis à la mer.
    -Très bonne idée!
    J’ai aussi en tête de mettre sur piédestal un festival des cœurs à marée basse…
    -Formidable!
    J’ai besoin des membres de votre estimable établissement pour recueillir, sous mon aile, tous les plaintifs, les recalés de la 7ème compagnie, tous les porteurs de drapeaux en verge, les misfits mi-raisin, les passagers clandestins des trains qui n’arrivent jamais à l’heure, tous ceux qui accumulent les dérapages non contrôlés par la sécurité sociale, les poètes du je vivais seul avec môman dans un petit appartement, les abonnés absents au tuyau du gaz, à la douleur, les céleris rémoulade, les rates en marmelade, les naufragés volontaires, les exilés, les turlupinés, les enluminés, les coucoux genoux hiboux roux gouroux, les Apaches scalpés qui ont loupé la mouche du coche de la diligence, les coiffeurs pour caniches géants, les décalqués du bulbe rachitique, les ici l’ombre, les briseurs de glace soviétique, les miroirs non réfléchissants, les…
    -Stop !!!!!!!!!! N’en jetez plus. J’ai ce qu’il vous faut. Vous m’avez l’air frappé à la bonne adresse. J’ai tout ça en magasin. Où est-ce que je vous les envois-je?
    Rien de plus simple. Sur mon blog-trotter.

  • La Provence en hiver

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    Il y a trois jours, la neige habillait le sol de son blanc manteau. Aujourd'hui, le thermomètre affiche trente degrés, au soleil, sur la terrasse à 14h03. Photo à l'appui. La Provence est sans doute le seul coin au monde qui affiche paradoxes aussi brutaux et offre les indices de l'été en plein hiver.
    (Pour Julie Anne, provençale native)

  • To be or not to be un être humain

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    Vue partielle de la scène du théâtre de Palmyre. Photo Kanji.

    Je découvre, aujourd'hui, cette question posée par un collégien de la classe de cette prof poignardée. Le chanteur, et parfois écrivain, Yves Simon l'a relevée dans l'édition de "Libération" datée du 26 janvier:
    "Quelques jours avant l'agression qu'elle eut à subir de la part d'un de ses élèves, la jeune professeure d'arts plastiques d'Etampes, Karen Montet-Toutain, avait demandé à sa classe du lycée Blériot ce que chacun attendait de ses études. «Je veux devenir tireur d'élite», dit l'un. Ne nous y arrêtons pas. «Je t'aime», dit un autre. Sans gravité. Et puis, il y a celui qui écrit: «Je veux travailler et devenir un être humain.» Je fus bouleversé en lisant cette phrase dans le Libération du 11 janvier. Fracture à vif pour exprimer ce qu'on n'est pas. Cela veut-il dire que ce garçon se trouve être un sous-homme, ou quelque chose de non-fini qui, par le travail, parviendrait à devenir enfin un être humain ?"...
    Entre devenir tireur d'élite ou être humain, il y a de la marge. Mais guère de nuances lorsque l'on vit dans la frange des villes. Non? Vaste débat philosophique et politique sur le statut de l'Homme.
    L'homme vit dans un monde où la technique prend de plus en plus d'importance, où le politique s'impose en se pliant à l'économique. Que faire?

    Consommer c'est épuiser. "C'est la marque de tout travail, écrivait Hannah Arendt dans "Condition de l'homme moderne", de ne rien laisser derrière soi." Le travail, en conséquence, souligne et renforce le caractère dévorant de la vie elle-même.
    "Nous avons changé l'oeuvre en travail" ne cesse de répéter H. Arendt dans ce livre. De fait, dans nos sociétés les produits du travail sont destinés à la consommation. Ceux de l'oeuvre à l'usage. Or, la différence entre consommation et usage à une connotation typiquement temporelle. L'aspect principal de l'oeuvre, c'est sa capacité à durer. Elle marque l'écart entre passer et durer, entre changer et persévérer. Pareil entre Auchan et le Pont du Gard, entre Disneyland et Palmyre.

    Maisons, temples, théâtres, peintures, poèmes, sont "faits" par l'homme. Grâce à la médiation des outils leur existence repose sur la dureté et donc la durée de la matière, qu'elle soit pierre, toile ou texte imprimé.
    "La fonction de l'artifice humain précise encore Hannah Arendt est d'offrir aux mortels un séjour plus durable et plus stable qu'eux-mêmes." Elle pose les bases d'une réflexion qui "permettra peut-être d'éviter les dérapages vers la violence aveugle."

    Sauf que, plus on s'éloigne du centre des villes et à leur histoire durable, lisible sur les pierres, plus les constructions éphémères, liées à la consommation, poussent, elles, comme des champignons, en marge...

  • Ages de la vie

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    Photo Kanji


    Vous, cités sur l’Euphrate !
    Vous, rues de Palmyre !
    Vous, forêts de colonnes dans les plaines du désert,
    Qu’êtes vous ?
    Vos couronnes,
    Pendant qu’au-delà des frontières
    Des respirants vous êtes passés,
    Des Célestes la fumée et,
    Ailleurs, le feu vous les ont emportées ;
    Mais à présent je m’assois sous les nuages (lesquels
    Ont chacun une quiétude en propre), sous
    Les chênes bien alignés dans
    La bruyère aux chevreuils, et étrangers
    Apparaissent, et morts, pour moi
    Les esprits des bienheureux.

    Hölderlin

  • Cicatrices aux yeux

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    Photo Helmut Newton

    Souvent je pense à elle. Sur cette photo elle n'accuse pas ses 62 printemps. S'en moque comme de la première chemise et des quatre cents costumes de son insaisissable Sinatra. Elle s'est éteinte à Londres, comme une concierge. Errant de bars en chambres d'hôtels à la manière de Dirty de Georges Bataille ("Le bleu du ciel").
    La femme à la taille de sablier, aux épaules aussi dominantes que l'Everest, se voyait admirée dans les yeux de chaque homme dont elle croisait le regard. Nul besoin de miroir, sinon de chair brûlante, pour Ava. Ses "jambes de fusée", comme l'écrivait Breton, satellisait tous les phantasmes des iguanes verticaux.
    Non, ce sont ses yeux qui retiennent toute mon attention. Il y a des vapeurs d'alcool, certes, un voile pudique de nicotine mais surtout le reflet de niches secrètes abritant du verre brisé dès l'enfance. On croise parfois ce type de pupilles profondes comme l'océan. Laissant une impression de déchirure déjà entr'aperçue même si elle n'est que passagère. Cette étrange impression est aussi rapide que le regard éclair de Luis-Miguel Dominguin faisant face au toro. Des yeux bourrés de cicatrices, ça ne s'oublie jamais.
    Et qui voient rouge dès la première contrariété...

    S. a raison, sait ouvrir l'oeil et le bon : "Mais quelle échappée belle aussi. Voilà regard qui est revenu de lui-même. Pour sourire divinement..."

  • Oh, the wind, the wind is blowing

    (Pour Dora)
    COMPLAINTE DU PARTISAN

    Les Allemands étaient chez moi
    On m'a dit résigne toi
    Mais je n'ai pas pu
    Et j'ai repris mon arme.

    Personne ne m'a demandé
    D'où je viens et où je vais
    Vous qui le savez
    Effacez mon passage.

    J'ai changé cent fois de nom
    J'ai perdu femme et enfants
    Mais j'ai tant d'amis
    Et j'ai la France entière.

    Un vieil homme dans un grenier
    Pour la nuit nous a cachés
    L¹ennemi l'a su (Les Allemands l'ont pris)
    Il est mort sans surprise.

    Hier encore nous étions trois
    Il ne reste plus que moi
    Et je tourne en rond
    Dans la prison des frontières.

    Le vent souffle sur les tombes
    La liberté reviendra
    On nous oubliera
    Nous rentrerons dans l'ombre

    Paroles : Emmanuel d'Astier de La Vigerie dit "Bernard".
    Musique : Anna Marly
    écrit en 1943, à Londres.

    THE PARTISAN
    Leonard Cohen

    When they poured across the border
    I was cautioned to surrender
    This I could not do
    I took my gun and vanished.

    No one asks me when I'm going
    No one asks me what I'm doing
    Comrade, you who know
    Oh, you must keep my secret.

    I have changed my name so often
    I've lost my wife and children
    But I have many friends
    And some of them are with me

    An old woman gave us shelter
    Kept us hidden in the garret
    Then the soldiers came
    She died without a whisper.

    There were three of us this morning
    I'm the only one this evening
    But I must go on
    The frontiers are my prison.

    Oh, the wind, the wind is blowing
    Through the graves the wind is blowing
    Freedom soon will come
    Then we'll come from the shadows.

    Paroles : Hy Zaret, adapté d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie (dit "Bernard").
    Musique : Anna Marly

  • Charentaises cloutées

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    En hommage au délicieux Jean-Louis Clarr, pilote virtuose chez Opel dans les grandes années.

    .
    Val d'Allos, dimanche dernier, 8h00. Moins dix degrés. L'étang gelé offre son miroir de glace pour les afficionados de la glisse au millimètre. Pierre m'avait prévenu: "La moindre erreur se paie cash. Dis-toi bien que nous ne sommes pas aux autos tamponneuses !"
    Dès lors que nous eussions clouté les pneus neiges, la ronde commença par groupe de six voitures pilotées par des courageux venus, pour certains d'entre-eux, de Normandie.
    Premiers tours, premières embardées. Impossible de prévoir ce petit moment fatidique qui fait tourner la voiture comme une toupie. Pierre, après trois tours de piste, maîtrise son sujet comme à son habitude, bref ménage sa monture. Normal, il est opticien... et le verre, il le travaille au dixième de millimètre. Il est d'un calme olympien. Double les concurrents les uns après les autres avec son sourire en coin de commerçant fourbe. Je note tous ses mouvements de volants et de pieds. Ses appels et contre-appels. L'Opel kadett GTE est réglée comme une horloge qui accuse, tout de même, trente hivers au compteur. Oh combien de Monte Carlo, combien de places d'honneur elle a obtenu sur des routes aussi sinueuses que verglacées grâce à son pont auto-bloquant et au fait qu'il s'agisse d'une propulsion. (traction par les roues arrières)
    Il me tarde d'en découdre avec le volant des mailles à l'endroit puis à l'envers. Regarder la piste par la fenêtre de sa portière dans les courbes, ce n'est pas fréquent.
    Vroum, vroum ! Je suis bien encastré dans le siège bacquet, solidement harnaché. Evidemment, j'enfonce trop la pédale d'accélérateur et je dérive dans la neige qui s'entasse sur les bords de l'étang. Je recherche la glissade extrème au lieu de me concentrer sur la trajectoire idéale...
    Et puis, et puis, je me concentre enfin sur le sujet. Pierre me conseille, me crie des noms d'oiseaux: "Il te faut trouver la perfection au volant et au pied."
    Je vais la croiser, un peu, à la fin de la première série. Dommage, il faut rentrer au parc. Je dispose de quinze minutes pour répéter et enregistrer tous les gestes dans ma mémoire et m'y tenir.
    On y retourne. Cette fois, je ne fais plus le pitre. Appel, contre-appel, ça passe dans le premier virage, puis au second. Tout va bien. Je perfectionne, je ventile, renvoie mon orgueil de bon glisseur sur asphalte au paradis des prétentieux. Le plaisir monte. Heureusement, j'ai laissé ma bite et mon couteau au garage.
    Quatre heures plus tard, sourire rayonnant d'après contre-braquages intensifs. Petit bronzage montagnard en prime. Le temps de tailler une bavette bleue au restaurant et de ranger tous les souvenirs de cette journée dans le coffre puis se dire avec Pierre: "Vivement qu'il neige près de chez nous."
    Depuis hier, nous sommes comblés.
    L'Opel a encore de belles glissades devant et surtout derrière elle puisque c'est une pro'pulsion.
    (Encore merci mon pied-pied)
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  • La neige est là

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    La neige est là
    mais le soleil ne la voit pas...
    Elle s'est posée doucement,
    comme sur un tableau d'art naïf,
    durant toute la nuit.
    Et au petit matin...

    Une lune glacée argente
    Les ruisseaux durs comme du sel
    Les pins qui dorment dans le gel
    De la nuit vive et transparente.

    Et n'étaient mes livres dorés
    Ces tableaux et le thé qui fume
    Ce bon feu de bois qui parfume
    Ma chambre, et ces murs éclairés

    Je pourrais, tant tout est tranquille,
    Tant je suis retiré du bruit,
    Croire que je vis une nuit
    D'hiver, dans un cloître en l'an mille.

  • N. le non dit

    A la campagne, plus qu'à la ville, l'on est enclin à parler de son enfance avec ferveur. La conversation s'anime très vite avec les voisins, même les plus éloignés, lorsque que chacun évoque ses souvenirs d'anciens combattants de l'immense forêt: "J'étais Ivahoe et toi?"
    Moi? J'étais plutôt Robin Wood. Le plus timide risque un "Zorro de conduite". C'est le boute en train de la bande en tenue de camouflage.
    Ma chienne, elle, n'hésite pas une seconde et comme à son habitude se distingue : "J'étais Rintintin".
    Mais, ma truffe rose... tu n'étais pas née à l'époque de l'ORTF. Tu sais, tout était en noir et blanc. Et puis c'est un chien, ma doucette blanche, mon orchidée... Ne l'oublie pas !
    Impossible de lui faire entendre raison.
    Quoiqu'il en soit, parler de ses souvenirs d'enfance permet de rester frais et intact.
    On en vient assez vite à évoquer le rapport au père.

    Ben, euh...le mien n'était guère bavard. Il travaillait dur pour nous élever.
    Tu veux dire élever vers le haut où élevage de canards boiteux?
    C'est à dire qu'il voyageait beaucoup.

    Le mien? Il cognait d'abord puis m'offrait un bol de lait avec des biscottes quand maman était absente.

    Le plus retiré de la discussion, oui le faux timide, hésite un peu; d'un coup de reniflage de morve hivernale, il se jette à l'eau : Quand je pissais au lit, souvent parce que j'entendais mon père taper sur maman, et ben je me retrouvais le lendemain habillé en fille et débarqué ainsi devant l'école...Devant mes copains, je portais une jupe de mes soeurs.
    Et tu avais quel âge ?
    Six ou sept ans, je ne sais plus exactement.
    Ah...
    Et c'est ton père qui...
    Oui.
    Et ben toi mon vieux, on peut dire que tu as été élevé par un pédagogue. Et ton père, à part ça il faisait quoi?
    Bof, un peu de vente de bagnoles, un peu de prison aussi...Pour mieux vous le situer , je ne l'ai jamais entendu dire "je t'aime" à quelqu'un. Surtout pas à mes soeurs et moi.
    On peut pas tout faire, hein!
    Ben non.

    Et toi?
    Quoi moi?
    Tu ne dis rien.
    C'est à dire que...Moi, j'ai trouvé un jour un mot de maman sur le frigo. Si je me souviens bien ça disait à peu près ceci : "Puisqu'il ne m'aime plus, je n'aime plus papa. Si notre histoire est terminée, c'est qu'elle ne doit jamais avoir eu lieu. Elle est donc imaginaire. Je vous ai laissé des pains au chocolat dans le placard. Soyez gentils de ne pas essuyer vos larmes avec."
    Et après?
    On ne l'a plus jamais revue.
    Peut être que je n'ai pas eu de mère. Enfin, pas celle-là je veux dire.

    (Spéciale dédicace à A)

  • Quignardise

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    « Qui n'aime ce qu'il a aimé ? Il faut aimer le perdu et aimer jusqu'au jadis dans le perdu. » P.Q

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  • Le choix dans l'avenir

    Avec Brand, d’Ibsen, l’oeuvre donne à penser très fort sur le fanatisme religieux, le goût de l’absolu conduit jusqu’au vertige, à travers la figure d’un pasteur qui s’est donné pour devise « Tout ou rien». Ce refus du compromis le force à laisser mourir sa mère, son fils puis son épouse, au nom du plus grand sacrifice à offrir à Dieu. D’abord suivi par le peuple, puis honni par lui, Brand, en proie aux fantômes de ses morts, n’a plus qu’à chercher dans la montagne une «église de glace». Le texte français d’Eloi Recoing, d’une eau littéraire très pure, égrène magnifiquement les différentes stations de ce chemin de croix violemment désiré par celui qui le subit. (Evangile selon saint JPL Iris de Suze)

    L'époque est celle des coups portés à l'autre, à soi-même. On porte la main sur l'autre avec des silences violents. Des mots écrits nous le rappelle aussi parce que l'on veut toucher à son âme. Des coups portés à l'aveuglette, soigneusement prémédités ou inconscients; des coups de pub, de marketing aussi. Il faut être dans ou en dehors du coup. Des coups. Notre fonction, depuis l'enfance, c'est d'éviter les coups. D'analyser ceux qui les infligent. Et pourquoi. Quel est l'écho renvoyé ?

    Mieux vaut se préoccuper, donc, que de ce qui fait événement, dans le sens de ce qui est à venir, ce qui vient. Ce questionnement ne peut qu'entrer en résonance avec le pardon, l'hospitalité, la responsabilité.
    Une embardée a eu lieu. Soit. Les traces en sont repérables un peu partout. Impossible de ne pas s'en sentir héritier. D'une façon souterraine, il faut examiner le différend, le différent et ce qui a été différé. Repenser le lien d'affinité, de souffrance et d'espérance. Inventer une autre façon de suivre les empreintes. C'est, enfin, continuer d'accompagner l'autre, de le porter, comme on porte le deuil. Depuis quelques mois j'assiste à une étonnante restructuration d'un homme, membre par membre, étape par étape, pensée après pensée. Il retrouve l'usage de ses sens, de la parole, des choix qui finissent par s'imposer quand on veut être libre.

    Telle serait alors la structure d'une "fidélité infidèle" à des douleurs anciennes, trop longtemps entretenues et finalement remisées à leur juste place. Toute la place est désormais offerte à l'avenir même comme l'écrivait Derrida et qui ajoutait, vigilant et murmurant : " Je me vois mort coupé de vous en vos mémoires que j'aime". Aujourd'hui, cet homme est vivant. Il avait une jambe et un bras dans le gouffre et il me plaît, ce soir, de le voir les deux pieds à nouveau sur la terre ferme.

  • Le trait

    Plus communément: "éclats textuels de subjectivité".
    Le trait manifeste l'une des formes littéraires les plus touchantes. Il s'écrit comme coulent des larmes de joie ou de tristesse : selon un besoin quasi organique.
    Trace lumineuse ou sombre d'un émoi. ("Qui se meut m'émeut")
    Il révèle, dans sa ténuité, l'une des vertus essentielles de la littérature (et peut-être même sa raison d'être).


    Je n'ai gardé d'elle qu'un dessin. Celui d'un dos et les hanches d'une femme assise, ses jambes repliées sur son fessier droit. Elle n'était vêtue que d'une longue natte maintenue tressée par un ruban. Simplement imaginer son visage, cela me rendait heureux...

  • Habiter le temps

    Le moi peut bien se tenir dans le temps sans éclater en instants.

  • L'écriture et la vieillesse chez Italo Svevo

    Le vieillard, reprenant en mains les feuilles dans lesquelles il a raconté sa vie, y découvre brusquement un événement d'importance qui n'y est pas raconté, mais qui est suggéré par un espace resté en blanc et où il s'insère naturellement.
    La poésie de Svevo réside aussi dans les blancs entre les lignes, dans la pause du silence comme dans l'entretien avec l'analyste, dans ce qui reste inexprimé et dans ce qui est tu; sa plume circonscrit souvent un vide, le vide de l'amour absent et perdu, mais dans le déchirement de cette absence passe la grandeur de la passion lointaine et donc la totalité de la vie.

  • Au fond du fjord

    Björn ?
    -Ha!
    Tu dors ?
    -Ha?
    Je sais que je t'aime d'un amour sensuel exigeant comme ce vent qui balaie notre vallée depuis un mois.
    -Ho!
    Je sais aussi que notre amour est aussi abondant que la couche de neige dehors. Qu'il risque de fondre aussi aux premiers rayons du soleil.
    -Ha! ho?
    Björn ? Tu sais que parfois je doute de notre amour ?
    -Ho!
    Parfois, aussi, je hais notre fils parce que depuis qu'il est né notre petit Eyolf, il t'a transformé en père. J'y ai perdu mon amant.
    Ho! Ha!
    Björn tu entends le vent ?
    -Ha!
    Björn, je suis dans cette lutte obscure entre amour conjugal et amour maternel et paternel. Celui-là même qui sonde l'abîme de la vie...
    -Ho!
    ...Celui dont les pulsions s'éliminent réciproquement et attirent tout dans leurs profondeurs destructrices, comme l'eau du fjord.
    -Ha! ho! ha!
    Mon chéri, as-tu remarqué que nos regards ne se détachent plus des profondeurs de ce fjord depuis que ce vent, venu de l'Artique, s'est installé durablement à notre porte ?
    -Ho! ho!
    Je rêve du printemps/été, Björn. De ce mois de juin si bref. Je rêve de découvrir l'azur, l'élévation qui n'éteint pas le bonheur, retrouver l'éros, l'énergie vitale. Je souhaite, en regardant par notre unique fenêtre écouter le silence à remplir avec une pitié active pour les autres, nos voisins si éloignés.
    -Ha! ho!
    Et revoir Knut. Ce facteur sait me rendre femme quand tu es absent pendant tes longues périodes de pêche à la morue.
    -Ho? Ho? ho?

  • Meurt le hêtre

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    Je t’avais planté dans le sol d’un poème
    Tu donnas à mes yeux un frémissement vert
    Je t’aime, mais la vie d’un hêtre est brève
    Après un soir d’orage sévère.

    Bois éclaté, paupières closes
    Pourquoi ton cœur se souvient-il
    Des premières brises d’avril
    Des soirs de juin, du sang des roses

    On devine les plis de ta robe sombre
    Les feuilles enrobent ta nature morte
    Ne songeant qu’à tes vers qui te transportent
    Une lune glacée grave le coeur de ton ombre

    Émonder ton feuillage avec mon vieux couteau
    Et tranquille, couper sous ma main qui l’abaisse,
    O mon hêtre, le bâton de la vieillesse
    Avec lequel on frappe aux pierres du tombeau

    Photo Johann Meunier

  • Blog brother

    Classement de mes visiteurs(es) par pays et nombres depuis le premier janvier.


    1. France 1802
    2. Pologne 32
    3. Islande 28
    4. États-Unis 10
    5. Belgique 7
    6. Canada 4
    7. Suède 3
    8. Suisse 2
    9. Allemagne 1
    10. Danemark 1
    11. Italie 1
    12. Australie 1
    13. Grèce 1
    Inconnu 2
    Dernière minute: j'enregistre une présence ivoirienne. Pour la première fois l'Afrique s'inscrit sur mon compteur. manque plus que la Chine et l'Amérique du Sud et le tour du monde sera bouclé.


    Total à ce jour : 2078

    Je salue tout particulièrement l'oeil australien qui fait chaque jour un long voyage virtuel pour nous rejoindre sur hautetfort.
    Kisses for the "Duke" and VCU friends.
    Spéciale dédicace aux islandais (Matta, Gabor and co) à l'écrivaine de Pologne, à l'apiculteur et la biologiste.
    Mes sincères salutations à tous les 1880 autres sans qui...

  • L'homme est un clou pour l'homme

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    Tu fais la gueule ?
    -Je ne supporte plus ta sale manie de voler mes croquettes pour chatte spécifique.
    Et moi je n’aime pas que tu boives mon eau dans ma gamelle.
    -L’eau appartient à tout le monde, c’est un don de Dieu.
    Ha, ha, mademoiselle fait sa mystique…
    -Puisque tu abordes ce sujet, permet-moi de te dire que je te trouve bien impudique quand tu te cathédrales devant lui.
    Jalouse !
    -Pendant que j’y suis, je veux que tu me rendes le dernier roman de Jean-Paul Dubois ; je n’en suis qu’à la moitié.
    Pas de problème, ça se lit très vite.
    -Comment ça ? Tu veux dire que c’est mal écrit ?
    Pas du tout. Tu vois toujours le pire. « Vous plaisantez, monsieur Tanner » (1) le résume parfaitement ce Dubois. En plus, il est beau comme un astre. On sent bien que c’est du vécu au long cours cette histoire de maison aménagée pendant des années. Je plains ses enfants et sa femme. Voir défiler tous les corps de métier, bref camper dans son chez soi…Au vu et au su d'un peintre libidineux.
    -Toi, évidemment, tu n’as jamais rien construit ; tu ne peux pas comprendre ce que représente la restauration d’une maison familiale. Tant que tu as ta gamelle.
    Baigner dans le plâtre, respirer de la sciure, tutoyer son plombier qui colle le PVC comme personne, voir la poutre qui se niche dans l’œil du maçon, se faire clouer le bec par son menuisier…Le rêve absolu. Je crois savoir, d’ailleurs, que sa femme s’est barrée. Et ses enfants…
    -Heureusement que tu as de bonnes lectures people.
    Pas du tout, je l’ai entendu l’autre jour en parler sur France Culture. Il habite cette grande maison tout seul comme un ours solitaire fatigué d’explorer le tragique social. En plus, il adore tondre ses pelouses. C’est un dingue de la tondeuse.
    -Tu n’aimes pas te rouler dans l’herbe fraîchement coupée peut-être !?
    Ce que j’aime tu le sais bien.
    -Oui.
    Quoi ?
    -Tu aimes courir derrière son tracteur quand il tond les pelouses pendant des heures. C’est d’un ridicule. La chienne qui veut jouer avec l’herbe projetée par la tondeuse à son papa…
    Oh, tu m’emmerdes là. Tu ferais mieux de me rendre « La Divine comédie ». Un mois que ce joyau traîne dans ta corbeille à puces.
    -J’ai besoin de lire Dante tous les jours.
    Tu n’as qu’à le commander à la FNAC par internet ! Une bibliothèque, c’est de l’ordre de l’intime. Allez hop ! Bon, qu’est-ce qu’il attend pour ouvrir cette putain de fenêtre ?

    (1) Editions de l’Olivier

  • Les confitures de crimes du consul de France

    Henry-Jean-Marie Levet (1874-1906) , héros mélancolique et maritime, accessoirement consul de France était l'ami des transatlantiques et des américaines gorgées de coktails. Il était surtout poète et, seul Kléber Haedens dans son "Histoire de la littérature française" (Les Cahiers Rouges- Grasset) rend hommage au "plus original des poètes fantaisistes". Puisque le crachin breton arrose toutes les contrées de France et de Navarre, je ne résiste pas à glisser dans vos yeux avides de découvertes ces quelques vers signés H.J.M Levet:

    "Ni les attraits des plus aimables Argentines,
    Ni les courses à cheval dans la pampa,
    N'ont le pouvoir de distraire de son spleen
    Le consul général de France à La Plata!

    L'Armand-Béhic (des messageries maritimes)
    File quatorze noeuds sur l'océan Indien...
    Le soleil se couche en des confitures de crimes,
    Dans cette mer plate comme avec la main."

    Toute une époque !

  • Chatte sur un moi brûlant

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    Levé de très bonne heure.
    Confiture de clémentines (corses) sur le pain brioché. J'aime beaucoup le goût de mon café éthiopien. Salon avec vue sur les premières mésanges en goguette entre pins et chênes. Hier, Pépita en a tué une. Manquait la voix de l'acteur officiel des documentaires animaliers, l'Arditi, pour commenter le drame. Avant de lui ouvrir la porte fenêtre donnant sur le Serenghetti, elle écoute, en plissant hypocritement ses pupilles, mes dernières recommandations : "Petite roulure, si tu attaques une mésange huppée, je te crève la paillasse !"

    Et de me rétorquer avant de se lancer dans la savane :

    "Très haut amour, s'il se peut que je meure
    Sans avoir su d'où je vous possédais,
    En quel soleil était votre demeure
    En quel passé votre temps, en quelle heure
    Je vous aimais..."

    Interloqué, je n'ai pu que lui répondre à la hâte:

    "Je descends les degrés de siècle et de sable
    Qui retournent à vous l'instant désespéré
    Terre des temples d'or, j'entre dans votre fable
    Egyptienne adorée."

    Photo Kanji

  • Bob l'éponge et Don Diego de la Vega

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    Dis-moi Don Diego, on est des héros positifs toi et moi…

    Oui Bob, c’était la nuit, et du sommeil encore, les peuples las ne goûtaient pas la paix.

    Toi, t’ es au chaud à Los Angeles, mais nous on se pelle le jonc. Pas envie d’être un cavalier qui surgit dans la nuit moi. Au printemps d’accord, mais là…

    Que reste-t-il, Ami Bob, de nos poèmes ?
    Une virgule, un cri, un mot tronqué
    un peu de sel, une toux qui rend blême,
    l’enfant trop malheureux pour s’expliquer.
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    Oh, Don Diego,t’as fumé de la tequila ou bien ?

    Que reste-t-il, Ami, de notre fable ?
    Un clown à qui l’on coupe les cheveux,
    Une poire pourrie sur notre table,
    Un voyageur qui ne sait ce qu’il veut.

    Putain, Don truc, tu fais chier ! Nous est en hiver j’te dis! Fais-nous rêver avec tes coups d’épée dans l’eau. Don’t forget it: El pueblo, unido, jamais sera vencido, bordel!

    Et contenant son angoisse, il commença à donner
    L’eau de vie à celle dont le fer donnait la mort.
    En freinant sa souffrance, il donna vie par l’eau
    A celle qu’il tuait avec le fer (…)

    Et ta sœur, Don Dièse! Dis-moi pendant que je te tiens, y’en qui disent que y’a erreur sur ton pedigree. Guy Williams, c’est chouette, mais en réalité, malgré tes deux enfants et ta femme…et ben …tu serais plutôt Gay Williams ? Isn’ t it ?

    Que reste-t-il Ami, de nos mémoires ?
    Un chêne vermoulu qui s’est assis,
    Une diphtongue molle et dérisoire,
    Une statue qui ne vient pas d’ici.

    ???

  • Présidente, nom (et prénom) féminin


    Michelle Bachelet, élue hier Présidente de la République du Chili, s'installe dans le paysage politique mondial.
    Un événement qui n'aurait pas déplu à Pablo Neruda et Victor Jarra.
    Bienvenue, Madame, dans ce monde de brutes.

  • Thelma et Dick

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    Les amortisseurs de la vieille Mercury donnaient des signes de fatigue extrême. La course-poursuite au motel de Fatchacoula Spring, n’avait fait que raccourcir leur ligne de vie. La décapotable occupait à elle seule deux voies sur quatre de la Highway. Dick Mulligan n’en avait cure. Ne faisait rien pour atténuer le tangage. Il avalait bière sur bière en alternance avec ses Lucky Strike sans filtre. Visiblement, il avait déjà effacé de sa mémoire la bagarre de ce matin.
    Je n’oublierai jamais les coups de savates portés au ventre de l’éleveur de canards qui lui hurlait inlassablement : «why did you seek my duck ? »
    Dick semblait aussi calme qu’un granit des Rocheuses du Montana. Ce Blackfeet, gardien de nuit au Crazy Mountain Museum de Big Timber, était aussi imprévisible qu’un cheval sauvage au rodéo de Great falls. Nul besoin de lui tordre les couilles pour le faire ruer dans les brancards de la chambre nuptiale. Jamais un homme ne m’avait offert une telle rouste sur un lit à 25 dollars l’entrée.
    Ce n’est qu’au lever du jour que je me suis aperçue qu’il avait passé le reste de la nuit dehors.
    La radio locale interrompit brutalement son programme country : « Le shérif de Fatchacoula Spring vient de découvrir le corps d’une institutrice dans une chambre de l’unique motel que compte cette charmante bourgade. D’après les premières constatations du légiste, il semble que la jeune femme se soit livrée avec son partenaire, actuellement recherché par la police fédérale, à des exercices de géométrie dans les spasmes hors du commun des mortels. »
    Dick changea de station. La voix de Johnny Cash et son «personal Jesus» dégoulina des enceintes. Un immense panneau publicitaire mis un terme à mes pensées : «Ce voyage est peut être le dernier. Soyez prudents!»
    Pourquoi tu sors de l’autoroute?
    -Pas envie de croiser les fédéraux.
    Quoi ? Tu ne vas pas me dire que…
    -Tais-toi ! On va se trouver un coin tranquille honey. J’ai tout de suite adoré tes yeux de biche incendiaire…
    Toi, tu serais plutôt du genre pompier pyromane. Yeah…! Je vais mettre le feu à ta braguette. Tu vas me montrer que t’es pas une tapette comme tous ces chanteurs de country.
    -Sûr baby ! Je vais t’offrir la correction de ta vie. L’ultime.

    Photo Kanji

  • Les reflets du silence

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    Devant une cheminée, une multitude de silences crépitent de concert. La plupart du temps, les flammes orchestrent cette symphonie qui se joue entre bûches de charme, brindilles d’amour et d’acacias. Ce silence là s’envisage comme une promesse de don : un mot porteur d’une espérance. Profitant de la chaleur du foyer, il peut aussi devenir nudité de l’âme et se libérer, comme dans le film "Gilda", de sa parure de mots.
    Quand l'amour n'est plus amour il devient silence totalitaire. Invitation à partager un enfer. Ce silence peut se costumer en souverain mépris si d'aventure il remonte à l'enfance et à quelques blessures enfouies sous un tas de pierres au fond d'un jardin. Ce silence blesse à la fois celui qui le colporte et celui qui encaisse son bruit assourdissant.
    Prêtons une oreille attentive à Rosa Montero :"Les écrivains écrivent peut-être pour cautériser à l'aide de mots les silences inconcevables et insupportables de l'enfance".

    Photo: Boris Conte

  • Nuit de chance

    Fin du vendredi 13.
    Je viens de croiser quatre biches sur la route. Figées, quelques secondes dans la lumière des phares. La chienne blanche s'est mise à danser en hululant sur la banquette arrière. Elle avait dans ses pattes une amplitude digne de Maya Plisetskaya. La lune était là, illuminant la forêt sans feuilles et sans fleurs. Les nuages tournaient sur eux-mêmes pour ne pas rater le spectacle, lançant des oiseaux de bonne augure sans crainte qu'ils ne s'enfuient. Dans le vent et les pierres, les chemins se déliaient pour mieux se renouer.
    Puis j'ai repris la route verglacée annonçant les aboiements des pneus.

  • "Ma main amie"

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    L’amitié.
    Voilà un sentiment qui ne trouve guère pâturage.
    Jamais à la Une des medias.
    En poésie, c’est une herbe aussi verdoyante que rare.
    Amitié, nom féminin, d’origine terrienne, de la famille des plantes vivaces qui résistent au longs hivers et aux grandes chaleurs. Traverse le temps.
    Ce matin, je ne prononce pas les mots. Ils sont bras et joncs, graminées, l’odeur qui permet l’attente, l’équilibre de l’épi dans la mesure des soleils.
    Mes paumes font une nouvelle fois l’amour à ces bouquets caressés par les vents.
    La pluie me pousse de l’échine. Elle est d’hiver camarguais.
    Le vert tourne de l’œil à l’approche de gros nuages.
    Dans l’attente d'épousailles
    avec les pousses de riz.
    Broussaille des poils et des foins avant la prière du soir…
    Gospel de l’oncle gitan
    qui dresse sa tante
    aux Saintes Marie de l’amer.
    Tous piqués par un mystique.
    Vierge noire, revient !
    Ils sont devenus fous à la recherche du duende perdu.
    Picador, torero regrettent d’avoir déserté le campo et sa bienheureuse solitude pour se mettre en danger.
    Est-ce l’ombre d’un toro du delta Rhône qui s’avance peu à peu dans la pensée et les rêves du jeune Juli ?
    Les oreilles ou la queue. L’arène se promet de chavirer à Pâques.
    L’immense plaine d’entre fleuve charrie ses gouttes.
    Je me tais.
    Mes mains sont tachées de graines marron foncé.
    J’avance dans l’âge à reculons. Je commence à lire les livres à la dernière page.
    Demain, j’écouterai le paysage sous les pattes d’un flamand rose.

    (Photo DR)

  • Ici Londres

    Général Harry-Trotter speaking:

    L'hirondelle ne fera plus le printemps, je répète, l'hirondelle ne fera plus le printemps. La Turquie a intensifié ce jour ses efforts pour enrayer l'épidémie de grippe aviaire dont le virus pourrait devenir endémique et menacer les pays voisins.

    Une dizaine de jours après les premiers cas mortels dus au virus H5N1 dans l'est de la Turquie, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a souligné qu'aucune transmission entre humains n'était intervenue jusqu'ici.

    Néanmoins, il y a de quoi avoir la chair de poule. En Australie, les autruches fuient sur les plages du pays pour s'ensabler jusqu'au cou. Faut-il adopter la politique de l'Autriche qui envoie ses tyrolliens glousser des insultes à tous les passages migratoires de ces nouveaux casques à plumes qui voltigent au-dessus de nos têtes.

    A Amsterdam, y'a des marins qui pleurent depuis que les grues ont été consignées derrière leur vitrine. Nos amis les belges lancent des opérations portes ouvertes dans tous les poulaillers du pays.
    L'Allemagne organise le confinement dans des camps de tous ses volatiles.

    En Navarre, la poule au pot est interdite. Chez nous, pays du coq gaulois, une ligne maginot imaginaire sera construite dans le ciel. De toutes les façons, ce nuage de grippe aviaire ne passera pas. Les vents lui sont contraires.

    Françaises, français, si vous croisez la poule aux oeufs d'or, laissez la dormir !

    Passant, souviens-toi de l'appel du 11 janvier !

  • Transmissions

    Je m’interroge très souvent sur la lignée des existences. La transmission ou non des fils cousus de fils noirs ou blancs entre les générations.
    Examinons d’abord les fils noirs :
    Pierre Bergougnioux, ce si délicieux écrivain que j’avais un jour filmé pour la télévision (France 5) m’avait livré, la primeur d’une phrase de son roman (chez Verdier « La Ligne »).
    Au premier chapitre, il y a ce commencement d’apprentissage sur l’improbabilité d’être et l’initiation à la pêche à la mouche, en parallèle.
    Et cette phrase définitive :

    "Mon père qui cuve en moi son chagrin..."

    A la toute fin, sur l’autre rive du livre, le père qui n’était né que pour se retirer de la vie, cesse de jeter la mouche : Il pêchait, en fait , de moins en moins. L’humeur noire l’emportait avec l’âge. L’eau n’y pouvait plus rien. Il cuvait le philtre noir qu’il avait sucé avec le lait maternel et il aspirait sans doute, en secret, à retrouver l’indifférence, l’absence auxquelles sans son aveu, on l’avait arraché.

    L’on se dit alors que Bergougnioux, entre deux eaux, est un écrivain de l’amont, de l’avant, encombré de ceux qui l’ont précédé. Il a deux grands fils. Je pense qu’il écrit son propre chagrin comme pour en détourner le cours et s’éviter, leur éviter, de le cuver en eux, plus bas dans le fleuve.

    Je tente d’en faire de même avec mon fils. Je peux dire sans me tromper que j’y suis parvenu.
    En examinant maintenant les fils blancs, je m’accroche à cette idée que mon grand-père me sert aujourd’hui, surtout depuis qu’il n’est plus de ce monde, de repère, de bouée. Ce sentiment prend toute sa dimension lorsque je me trouve dans sa maison près de Vézelay. Je m’inspire des gestes simples qu’il m’a transmis pendant mon adolescence. Je lui ressemble de plus en plus.
    Cultiver un lien social fort, son jardin secret, les fleurs et les arbres me semble être «l’apprentissage du propre» selon la formule d'Hölderlin.

    Ainsi, l’existence s’inscrit au fil de l’eau, dans la fluidité du courant des générations. Je ne suis qu’un maillon incertain de la chaîne, tributaire des obstacles à contourner, des écueils où la langue s’éclabousse comme l’eau prisonnière de ses rives.

  • Les archives de la douleur

    La chambre est un lac de mémoire.

    Les journaux intimes pleins de fausses nouvelles

    Là où était le lit on n'ose plus marcher

    C'était un jour de pluie ou de soleil

    Les meubles

    On revoit mal les meubles

    Certains ont été vendus

    Réssuscités ailleurs dans l'amnésie de chaleurs nouvelles

    Traces d'étagères

    Là il y avait Proust, là-bas Bataille, au milieu Rimbaud

    Mais la tenture

    Sale

    Inégalement indiscrète

    Le vieux destin y accroche

    Ses mains.

    Près de l'interrupteur

    Où le couloir amorce la contamination de l'ombre

    Règne une odeur de naphtaline des masques

    De coups tordus.

    Les femmes s'habillaient de vitrines

    De drôles d'oiseaux picoraient leurs seins

    Les filles avec l'application du lierre maquillaient les façades

    Descendaient au Paradis

    Montaient en Enfer.

    La séduction battait son plein

    Pour cacher des coeurs glacés de mots.

    On habitait les femmes

    En oubliant de tourner les pages.

    Le dire poétique

    Invitait à regarder la vérité

    Que chacun s'empresse d'oublier.

  • Dans le cochon, tout est bon!

    Dans un temps d'avant, j'ai ramassé sur les marches de mon immeuble le journal municipal du 15ème arrondissement de Paris qui dressait un petit bilan du recensement : 26 752 femmes seules, 27633 hommes seuls dans ce coin de Paris (le plus habité: 243568 habitants).
    Les jours suivants, je me suis davantage penché sur le contenu des emplettes de mes compagnons d'arrondissement, chez Inno Montparnasse, et je me suis dit, dans ma Ford intérieure cuir et climatisée, que la tranche de jambon était l'avenir de l'homme parisien.

    Vous me direz, à la campagne ce n'est pas pareil, c'est mieux. L'homme chasse lui-même son cochon sauvage pour en extraire plusieurs tranches de jambon. Ensuite, tout est question de goût; on peut, aussi, discuter à l'infini sur le fait qu'il y a de bons et de mauvais chasseurs mais c'est un autre débat et je crains qu'il intéresse peu les galinettes cendrées.