Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Je soutiens mon cheval

    medium_françois.jpg

    François, sa fille Lisa, Illiade et Maellis photographiés aux pieds de la Sainte Baume par Boris Conte

    Je suis le fils de Femme-Turquoise.
    Au sommet de Belted Mountain,
    Beau cheval - fin comme une belette.
    Le sabot de mon cheval est strié comme une agate;
    Son fanon est un beau panache de plumes d'aigle;
    Ses jambes sont vives comme l'éclair.
    Le corps de mon cheval va comme une flèche empenée de plumes d'aigle;
    La queue de mon cheval est comme la traîne du nuage noir.
    J'ai placé sur l'échine de mon cheval une charge légère;
    La petite brise Sacrée souffle dans son pelage.
    Sa crinière est faite de courts arcs-en-ciel.
    Les oreilles de mon cheval sont faites de pétales de maïs.
    Les yeux de mon cheval sont faits de grande étoiles.
    La tête de mon cheval est faite d'eaux mêlées -
    Venues des eaux sacrées - il ne connait pas la soif.
    Les dents de mon cheval sont faites de blancs coquillages.
    Dans sa bouche, en guise de longue bride, l'arc-en-ciel
    Avec lequel je le guide.
    Quand mon cheval hennit, des chevaux multicolores le suivent.
    Quand mon cheval hennit, des brebis multicolores le suivent.
    Je lui doit ma richesse.
    Tout est en paix devant moi,
    En paix derrière moi,
    En paix au-dessus de moi,
    En paix tout autour de moi,
    Quand il hennit sa voix est paisible.
    je suis Eternel et Paisible.
    je soutiens mon cheval.

    N. Scott Momaday, Kiowa. (in "La maison de l'aube")

  • Talking to me?

    medium_philippe_2.jpg
    Photo Solène/Yann
    Elle mit le cheval au pas, le guida vers le nord. Il y avait de profondes empreintes sur le chemin boueux. Des oiseaux lançaient leur appel dans les branches dénudées. Au loin, une voix venue du vallon des taurelles entonna une complainte. Il était question d'un hussard sur le toit. La jument poussa alors son galop préféré. La chanson ne lui était pas inconnue. Elle aimait cette mélodie.
    Elle était belle sur la bête toute luisante. Le gel lui donnait des airs de locomotive fumante.
    Malgré la vitesse, ses rêveries la soutenaient, lui étaient nécessaires, absolument. Elle soutenait son cheval.

  • Ils sont arrivés

    medium_crocus.jpg
    Photo Marc Beuvain
    Je sais bien que cela ne mérite pas la Une des medias mais quand même. Les crocus, le retour.
    Belles plantes d'altitude (entre 700 et 2000 m) qui apparaissent dès la fonte des neiges. Pour les connaisseurs crocus vient du grec crokas et signifie curieusement safran.

    Lou crocus, puisque je suis en Provence, fleurit juste un peu avant le printemps et donne en même temps des feuilles et des fleurs. Les fleurs de couleur variable (du blanc au violet) ont les 3 stigmates redressés, non dentés, ils sont beaucoup plus courts que les enveloppes florales, aussi ne les voit-on pas de dehors.
    Plante très vivace née d'un bulbe pas du tout rachidien. Depuis ce dimanche, il sont des centaines sous mes yeux à montrer le bout de leur nez.

  • La danse du soleil

    medium_016.jpg
    Photo Boris Conte
    Les moines dominicains de la Sainte Baume dansent. Comme des dervich tourneurs. Ils sont heureux, non? Eux qui sont accrochés à la paroi de la grotte de Marie Madeleine avec qui ils sont en communion plusieurs fois par jour. Ce samedi 25 février, le soleil a daigné illuminer leur journée. Depuis la fin octobre, ils avaient fait une croix dessus puisque le monastère est orienté Nord-Ouest. Tous les jours, vers 18h00, les rayons vont entrer un peu plus dans leur paysage intime.
    En bas, sur le plateau, les premiers crocus bleus et violets sortent de la terre. Au même moment. Le printemps pointe le bout de son nez. Lentement mais sûrement.
    Dire que les beaux jours arrivent serait faire preuve d'un grand optimisme.

  • De l'amitié

    medium_pic_218.jpg
    J'ai croisé bien des personnes qui étaient inaptes à cultiver une amitié au long cours. Inaptes à aimer aussi. Sauf dans la fusion en espérant les retombées des cendres. Avant, je plaignais ces handicapés sentimentaux. Et maintenant? Je les ignore. L'embrasement achevé, ils en sortent déplumés avec du goudron aux fesses.
    Cocteau dit tout cela mieux que moi qui entretient soigneusement des amitiés depuis plus de trente ans :
    "J’aime les autres et n’existe que par eux. Sans eux mes balles sont perdues. Sans eux ma flamme baisse. Sans eux je suis fantôme. Que je m’éloigne de mes amis, j’en cherche l’ombre (…) J’ai dit quelque part que je savais mieux faire l’amitié que l’amour. L’amour est à la base de spasmes brefs. Si ces spasmes nous déçoivent, l’amour meurt. Il est bien rare qu’il résiste à l’expérience et devienne amitié.
    L’amitié entre homme et femme est délicate, c’est encore une manière d’amour. La jalousie s’y déguise. L’amitié est un spasme tranquille. Sans avarice. Le bonheur d’un ami nous enchante. Il nous ajoute. Il n’ôte rien. Si l’amitié s’en offense, elle n’est pas. Elle est un amour qui se cache."

  • Terrine en la demeure

    Tu sais ce qu’il a fait ce matin ?
    - Non.
    Il a demandé au volailler de désosser des poitrines de canard sauvage. Consternation dans la charcuterie.
    - J’imagine. Et puis ?
    Il a fait découper toutes ces poitrines en 4 ou 5 aiguillettes chacune.
    - Non, je parle des gens…Ils devaient faire une drôle de tête.
    Evidemment. Tu le connais. Il n’a pas cessé de les dévisager. Prêt à bondir, comme toujours.
    - Et le charcutier ?
    Il buvait du petit lait. S’est mis à expliquer lentement sa recette pour faire de la terrine de canard : «M’sieur, surtout faites bien chauffer le beurre dans une poêle avant d’y poser vos aiguillettes. Les faire sauter pendant quelques minutes sur feu vif: elles doivent être bien dorées, hein, mais rosées à l'intérieur. Attention ! Après, la routine. Faut détailler soigneusement le reste des poitrines de canard en petits morceaux. Prélever également la chair des cuisses en retirant la peau et les tendons. Passer au hachoir, grille moyenne, la viande et les morceaux de poitrine, ainsi que les foies, cœurs et gésiers. Mettre le hachis dans la terrine, ajouter les pistaches, la chair à saucisse, les échalotes pelées et hachées, un peu de sel et du poivre. Mélanger intimement, incorporer le vin et le cognac en travaillant la farce en pensant aux cuisses de madame. »
    - Je vois le tableau…Un comique qui s’ignore le charcutier.
    Et lui de surenchérir… Moi je préchauffe le four à 180°C. Ensuite je chemise une grande terrine en porcelaine, vous savez, celle que m’a léguée par mon grand-père, la rectangulaire, avec les bardes de lard, en les découpant pour qu'elles tapissent bien les parois. Je verse dessus la moitié de la farce, puis je dispose les aiguillettes de canard poêlées en recouvrant le tout avec le reste.
    - Les clients devaient être attérés…
    Oui. Le charcutier, lui, était au bord de la crise de rire: « Moi, je pose les bardes restantes par-dessus, voyez et puis j’ajoute un brin de thym et deux feuilles de laurier. » Et patati et patata. Et moi que je couvre ma terrine, que je me la pose dans un bain-marie et que je fais cuire tout ça dans le four, que je regarde les gens et que j’explique qu’il faut veiller à faire partir l'ébullition du bain-marie sur le feu, pendant 90 minutes.
    - Je vois. Le ping-pong habituel.
    Et le charcutier d’en rajouter une couche « Surtout, laissez bien refroidir la terrine hors du four. » Et de lui offrir son petit secret en prime. Nanani, nanana : « Moi, je pose un poids sur la terrine pour bien la tasser et obtenir ensuite de belles tranches. Et j’oublie la terrine… pendant 48 heures au frigo... »
    - Personne n’a bronché ?
    Non. Ils sont tous partis sans rien acheter.

  • Les quatre saisons d'Espigoule (suite)

    medium_cnv00000007-2.jpg
    Photo Boris Conte

    Bonjour, monsieur, vous êtes d’ici ?
    - Plus ou moins.
    Non parce ce que je cherche un hôtel pour cette nuit.
    - Non parce ce que… ? Pourquoi cette négation ?
    Mais enfin Monsieur, c’était façon de parler…
    - Ah !
    Je cherche un hôtel dans le coin, voilà.
    - Je préfère ça.
    Oh, la, la vous n’êtes guère aimable.
    - Ne faites pas attention, dès que j’entends une phrase qui affirme par la négation, j’ai envie de hurler. Je crois que je pourrai même tuer.
    Et bien, ils sont tous comme vous les gens d’ici ?
    - Pires.
    Je pense que je ne vais pas faire de vieux os ici.
    - Effectivement, Madame, le touriste de passage ne fait pas de vieux os, ici.
    Comment ça ?
    - La nuit, les habitants récitent de vers de « la Divine Comédie » de Dante. C’est terrible.
    Vous vous moquez de moi. C’est risible.
    - Oui, c’est risible. Écoutez plutôt :
    « Ici, il faut voler ;
    avec les ailes, dis-je et les plumes rapides
    du grand désir. »
    Heu…Je ne vois pas très bien où vous voulez en venir Monsieur. Bon, je pense que je vais aller chercher un hôtel dans un autre village…
    - Attendez une minute, je n’ai pas terminé :
    « Ma joie me tient caché à toi
    elle rayonne alentour et me dérobe
    comme un animal vêtu de sa soie. »
    Vous êtes complètement dingue. Bon, cela suffit. ! Au revoir Monsieur. Je vous souhaite une bonne continuation… C’est un malade ce type.
    - Ne partez pas, le spectacle ne fait que commencer. Regardez comme Dante a recours aux éléments cosmologiques pour décrire une expérience qui l’affecte dans son essence même de voyageur…
    Certes, certes…Il se fait tard et je crains qu’il me faille partir avant que de trouver porte close, Monsieur.
    - Un peu de patience. Vous avez bien une minute. Je voulais juste vous dire que le rire, la joie, la joie redoublée ont mauvaise réputation chez les mortels. Tout ce qui se donne comme immédiatement joyeux ou débordant de joie vient comme une manifestation en général incongrue. Allez, comme vous m’êtes sympathique, je vous offre encore quelques vers de Dante, pour la route :
    « Là-haut, la splendeur s’acquiert par la joie
    comme ici le rire ;
    mais en bas s’obscurcit
    l’ombre au-dehors, quand l’esprit est triste. » À deux kilomètres, vous trouverez l’hôtel "Lou pebre d’ail". Très bonne maison. Une bonne soirée, Madame.
    Bon ben… Merci, Monsieur. Je vous remercie beaucoup pour ces vers de Dante. Effectivement, ce n’est pas courant. Heu…Que vous dire ? Quand la bise fut venue, le Chrétien s’est trouvé fort dépourvu. Merci.

  • Tiroir à rêves

    medium_44dreamcaused.jpg
    Salvador Dali. 1944 Lugano. Rêve causé par le Vol d'une Abeille autour d'une Pomme-grenade une Seconde avant l'Eveil.

    - J’ai fait un rêve bizarre cette nuit.
    Un rêve étrange et pénétrant ? C’était un après midi de chien ?
    - Tu aimes ton comique de répétition ? Bon, je ne t’en parlerai pas.
    Allez, raconte ! Tiens regarde, je rentre mes griffes.
    - Soit, mais à une condition : Que tu cesses de m’interrompre.
    Je le jure.
    -J’ai eu quelques difficultés à essayer de m’en souvenir, de le retrouver presque intact et voilà qu’il vient juste de me revenir, plusieurs heures après. Je marchais au flanc d’une montagne au printemps, avec une femme brune je crois.
    Brune ou pas ? Sois précise.
    - Ah mais ! Brune je te dis. Nous marchions en dansant sur les herbes hautes. Nous dansions comme on est en silence. On se disait plein de choses sans dire un mot.
    Vous dansiez ou vous marchiez ?
    -…Cesse ! Tu as promis. Nous marchions en rêvant ; chacune dans nos rêves. Je revenais en enfance. Mieux, au moment de ma naissance. Je rêvais que j’avais le choix de tout recommencer à zéro. Ce que je faisais. Je me suis revue tétant ma mère avec les autres chiots autour de moi. En fait, j’ai rêvé que je refaisais le même parcours. À une virgule près. Je n’avais rien changé. Mais tout reproduit à l’identique. J’avais la même passion pour les odeurs de salle de classe. Les arbres. Mes premiers regards pour un Labrador noir. Les pluies de coups que m’assénaient mes maîtres, pour rien. L’autoroute où ils m’ont abandonnée. Le coup de frein de la voiture qui m’a brisé la patte arrière. La SPA de Gennevilliers. Et puis ce jour béni…
    Tout, absolument tout a défilé en accéléré. Mes courses insensées sur les plages du Pays Basque. Les jeux de ballons sur la pelouse en Bourgogne, le square à Paris, les vacances, ici, en Provence, mes chevauchées dans la neige des Alpes. Toi et nos jeux, nos disputes, ton fichu caractère de chatte acariâtre…
    Stop ! Joker. Je ne suis pas acariâtre. Je suis simplement une chatte qui a du caractère. Nuance. Continue. Et la dame ? Elle rêvait à quoi ?
    - De son enfance aussi. Du jour où le désir d’aimer était resté, comme figé, au bord de ses lèvres. Et qu’elle s’enfonçait toutes les nuits dans un énorme lit avec des draps comme des montagnes et que le vent lui murmurait : « Sors de ce baiser, sors...! »

  • La dernière lune étourdie

    medium_photo_0114.jpg

    Qu’est-ce qu’il fait ?
    - Rien. Il écoute Glenn Gould. Tu sais qu’il offrait des concerts à son chien, le Glenn. Rien que pour son animal préféré.
    Je te vois venir. Déjà qu’il n’y en a que pour toi dans cette baraque. Pas la peine de prendre ton air de chienne préférée.
    - Ne soit pas vexée à chaque fois que je t'apprends quelque chose. Si Glenn Gould avait eu une chatte tu peux être certaine qu'il aurait joué aussi pour elle.
    Est-ce qu’il louait le «Metropolitan Opera» pour son clébard ?
    - D’abord on ne dit pas clébard, c’est vulgaire. Ensuite, tout le monde sait qu’il jouait presque tous les jours pour sa chienne dans son cottage, près du lac Simcoe, dans l’Ontario.
    !!!! Ah oui ! Tout le monde…Dans l’Ontario... Et toi tu sais où ça se trouve l’Ontario peut-être.
    - Oui, je sais où se trouve l’Ontario. Cesse de faire la fine mouche faussement blessée dans son orgueil!
    Et toi arrête de me prendre pour une bécasse ! Ce que tu es prévisible.
    -Va voir ce crétin de chat du voisin au lieu de faire le pied de grue à mes côtés.
    Ce n’est pas la peine de gueuler comme un putois, je ne suis pas sourde.
    - Bon, je voudrais que tu me laisse un peu. D'accord? J’adore Glenn Gould. Va chasser des souris. Entre parenthèses, celle que tu as ramenée ce matin était plate comme une limande.
    Tu es bien injuste. J’ai trouvé au contraire qu’elle avait du chien. Enfin, une certaine élégance plutôt. Une vraie panthère. J’en ai bavé. Dis, tu sens comme il est triste !?
    - Oui.
    Ce n’est pas à cause de Glenn Gould…
    - Non.
    Il pense à cette jeune fille tuée dans l’accident de voiture?
    - Oui.
    Aux parents surtout.
    - Oui.

  • Faits d'hiver

    Banditisme ou crimes identitaires?
    Délires religieux.
    Dieu survivra-t-il aux religions?
    Beaucoup se posent la question.
    Chaque mot menteur est une vérité de plus
    selon le voile que l'on porte devant ses yeux.
    Il est eau saumâtre dans des puits perdus.
    Parfois un seul mot suffit
    pour labourer la bêtise.
    Alors la mort des idées commença son concert.
    Le cerveau des barbares court toujours.
    Pourquoi fait-il des adeptes?
    Dans chaque camp.

  • Roche blanche

    medium_photo_0112.jpg

    La chienne s'est mise en quête du printemps, énervée par une grive aux sifflements trop audacieux. Elle reste encore un peu dans l'ombre. Pour l'instant. Rêve de sentir l'odeur de Clint descendant avec son mustang noir et blanc les pentes de Monument Apache. Ce dimanche, nous étions en Arizona.
    Je me maintiens à quelques pas, en arrière. Oui, pourquoi pas le bon Clint. Et puis juste dans les bottes du cavalier éclectique la malicieuse Emily Dickinson assise en amazone sur une mule protestante. Emily et sa frénésie de métaphores. Il paraît qu'elle renonçait à comprendre ce qu'elle peignait d'un poème à l'autre.
    Se cachant derrière un vocabulaire bien touffu. La nature s'appelle parfois Emily. Ou Giono Dickinson quand tout s'affiche à notre taille: "La solitude me permet de connaître le grouillement énorme de ma vie. Voir est un délice; entendre, un étonnement voluptueux; vivre, une qualité."
    Sauf que ce soir, la chienne voulait entrer dans le cimetière indien, là-bas aux pieds des pentes. Juste en dessous de la roche qui brille. Plusieurs chercheurs d'or s'y sont brisés la Winchester. Oui, Miss Bloom, celle de 1873. L'or n'était que fer blanc. Roche luisante comme des baves de limaces. A moins que ce ne soient les larmes de la chienne qui déferlent depuis quelques jours des pitons rocheux.

  • "Et si en plus ya personne"

    medium_photo_0109.jpg

    Une voiture sur une route de montagne. Quatre occupants. Deux garçons devant, deux jeunes filles derrière. Un permis de conduire tout neuf. Deux semaines.
    Embardée. Choc. Les deux jeunes filles sont transformées en fusées. Traversent le pare-brise. La voiture retombe sur l’une d’elles.
    Un jour, le jour s’arrête. Les murs sont peints de la couleur de la mort.
    Plus de disputes dans la cuisine à l’heure du déjeuner. Plus de «Va réviser ton histoire- géo, s’il te plaît !»
    Un jour, une étoile passa dans le ciel et elle cria : « Tombe ! »
    C’était un jeudi.
    Aujourd’hui, samedi, dans un petit village, mille deux cents habitants se sont resserrés. Autant de poitrines assiégées d’une douleur ancestrale. Dans un silence insupportable. Celui de la nudité de l’âme.
    Là-haut, une église trop petite. Et des larmes qui escaladent les cils. Trois estafettes constellées de fleurs blanches : « A notre petite fille adorée, à notre nièce, à notre amie, à notre chérie, à notre trésor, notre merveille ».
    En bas, le champ est une braise noire.
    C’était une vie à défendre.
    Y a-t-il une vie sur terre ?
    Le malheur faisait qu’il n’y a jamais assez de soleil pour tous. Alors on allait en chercher dans la paix des montagnes.
    Les hommes multipliaient les gestes résignés. Accolades, poignées de mains. Embrassades.
    Et ce silence, ce silence…
    Et ce ciel chargé d’ombres menaçantes. Encerclant la lumière.
    Une pesanteur gratte les gorges.
    Tout le village se trouve au creux d’un trou aux parois si lisses que même l’espoir d’en sortir glisse sur le visage de chacun.
    La mère cherche de l’air. Le père lève les yeux au ciel. Plusieurs fois.
    Et s’il n’y avait personne…pour accueillir Noémie.

  • Pleine lune à Reykjavik

    medium_reykjavik.jpg
    Photo Snorry

    C'était l'autre nuit, trois jours avant ce sacro-saint vendredi d'alcool et d'étreintes routinières de fin de semaine.
    Il était quatre heures du matin. Depuis la cuisine de son appartement, situé dans le centre de la capitale de l'Islande, Snorry avait rendez-vous avec cet intraitable moment de la réalité endormie.

    Sous sa fenêtre, la lune sur les
    toits,
    et les ombres chinoises
    et la chinoise musique des canards.

    L'insomnie
    sur son tableau noir
    aligne des traces de phosphore.

    Haïkus coucou! (D'après Johnny et José Juan Tablada)

  • Ralentissement instructif

    medium_mouton.jpg
    Photo Philippe Patay

    Gabor, j'ai décidé, aujourd'hui, de te jeter en pâture aux passantes. Que penser de cet instantané? Je dois éclairer les lanternes. Ton pull est islandais. Le bonnet également. Tricoté mains de cette laine que tu vas tondre avec ceux qui t’entourent.
    Rien n’indique que tu es rimbaldien d’espaces à conquérir sans cesse. Que tes semelles sont en osmoses avec tous les vents des déserts que tu as déjà traversé. Tu es ce poète «qui se fait voyant» qui hurle des mots d’oiseaux au père photographe, ce géant de l'impossible, et aux macareux moines. Un passeur d’Islande qui sait voir ce que les autres ne savent pas voir. Et Johann semble coller à tes traces. Cela m’enchante. Tu lui enseigne ce regard aussi nettoyé que possible, comme celui que tu fixes derrière ton Leica.
    L'été dure si peu. Il faut faire provision d’images fugitives afin qu'il demeure un désir fait pour endurer l'hiver. Mieux appréhender le véritable été, celui qui oblige à tout regarder en face, est un ralentissement instructif. Johann l'a apprivoisé, pas à pas, en le regardant d'abord du coin de l'oeil pour bien surprendre les mystères qu'il recèle. Il a très vite enregistré dans son cerveau la musique des vents puis travaillé son solfège pendant vos longues marches. Désormais, il sait , grâce à toi, qu'il ne suffit pas de regarder le paysage mais voir, ne pas scruter mais apercevoir. Le tout, avec un sens élevé de l'humilité face à une nature aussi indomptable. J’arrive bientôt. Il me tarde.

    (Happy birthday Dora)

  • Beautés divines

    À quoi tu penses ?
    - Aux fragments.
    Et à quels fragments en particulier ?
    - A l’immédiateté, la fulgurance. Tu sais ces petits trucs qui, grâce à leur intensité, permettent d’échapper à l’ennui qui rôde.
    !!!!!… ? Tu te moque là ?!
    - Pas du tout. J’aime bien écrire par petits sauts de puces sur n’importe quel sujet. C’est mon truc.
    M’oui…Tu veux rassembler tes miettes et nous les offrir en gâteau, c’est ça ?
    - Si tu veux. Non, en fait j’occupe l’espace vide qui se situe juste à côté de toi. Tu sais ce blanc qui t’inquiète. Celui qui distingue le rien du néant…
    Oh, oh, c’est un travail de roumain ton histoire. Tu veux réunir Cioran, Ionesco et Mircea Eliade dans la même pièce toi.
    - Permets moi d’en rire. Je trouve l’idée géniale mais un peu présomptueuse. Non, je ne veux pas organiser un séminaire entre fragmentistes. Je préfère les chinois qui disposent de beaucoup de place sur le papier. Comme eux, je tente d’intervenir sur la partie des surfaces qui ne sont pas utilisées. Tu vois ?
    Parfait. Maintenant, dis-moi où tu veux en venir? Soyons simples!
    - Voilà, je pensais à Sophia Loren. Je me disais, comme ça, que cette actrice toute en courbes, en relief, n’avait pas été remplacée. Tu vois, ses pommettes, cette bouche, ses yeux qui nous portent vers la beauté…Ses épaules, sa taille serrée dans un pull fermé jusqu’au col comme dans « Une journée particulière » avec Marcello. Je me demande où le sens de cette beauté prend-il sa source ?
    Et Juliette Binoche ? Judith Godrèche ? Laëtitia Casta ?
    - Ben non ! Je n’accroche pas. La beauté c’est une larme retenue, un battement de cils, une ceinture refermée sur une jupe noire qui épouse les chevilles d’une sévillane, une main qui jette vers l’arrière une longue mèche. Tu sais cette beauté qui profite d’un peintre, d’un cinéaste…et ne le lâche plus. Je parle de cette beauté qui évite soigneusement les représentations ineptes de la posture, de la mode.
    Tu es en train de me dire que tu regrettes les canons de la beauté d’avant. Je te vois venir avec ton «riz amer» à l’ancienne. Tu me refais le coup du short de la Silvana Mangano dans les rizières, des yeux de Monica Vitti et tu emballes tout ça dans les gorges de Sophia Loren.
    - Je ne pense pas que la beauté dont je te parle manque d’esprit critique, ni qu’elle en fasse preuve d’ailleurs. Je pense à cette beauté qui embrase les œuvres. De cette beauté, dans l’art, qui l’éternise.

  • Comique sans filet

    medium_darrynb.jpg

    Tirer sa révérence une nuit de la Saint Valentin, une nuit de second couteau pour le personnage le plus lunaire du 7ème art made in France,voilà bien l’ultime pied de nez orchestré par ce basque bondissant né, on se demande pourquoi, à Vittel dans les Vosges. D’jeuns qui passe par ici sans le voir, sans s’émouvoir, regarde bien ce frisé à lunettes. Il a un air de « petit canaillou », de triporteur de son bégaiement. C’est un os qui est resté coincé dans la moulinette du cinéma. Certes, il a porté quelques 150 films, dont beaucoup de navets, mais cet homme avait un petit quelque chose à part. C’était un comique qui travaillait sans filet.
    Il marchait sur le vide. L’absence. Le repli. Entrait sur une scène de cabaret en fixant le public sans mot dire. Puis il se mettait à faire sécher du linge sur un fil. Le fil du rasoir qui sert de frontière à la tragi-comédie.
    Pianiste de haute voltige, auteur de chansons que l’on fredonne sans savoir qu’elles sont nées dans sa caboche, comédien archétypal du théâtre de boulevard, acteur comique prenant sa source dans le tragique, il était notre Buster Keaton à nous. Compagnon de (dé)route de Tati, Pierre Etaix, Robert Dhéry, Francis Blanche, Michel Audiard et j’en passe.
    Ami de Lino Ventura, de Gabin…qui eux savaient combien était sous employé ce porte fringue de zazou.
    Un des plus grands burlesques vient de s’en aller par la petite porte des artistes, celle qui est derrière le théâtre, dans la ruelle. Darry Cowl, l’une de nos dernières icônes qui faisait rire sans crier gare. Sans mettre sa bite en bandoulière, sans jamais prononcer le mot couille, ni remplir le stade de France. Il savait seulement inonder les cœurs de ses doutes, de ses mots bafouillés en quête d’hauteur.

  • Passe-moi le ciel

    Je t’apporte l’enfant d’une nuit, funny Valentine
    Jaune, à l’aile grippale, aviaire et pâle, déplumée
    Par les infos de la radio, brûlée d’aromates timbrés
    Le charter sans zèle, la directive Frankenstein
    Au clac 40, Sollers serre le vice et la vertu
    Ferrat s’envole doucement rejoindre Gainsbarre
    On fredonne le « Que serais-je sans toi »
    D’un doigt fané on en pince pour un sein
    La lune t’exalte à ne pas fermer l’œil
    J’écoute minuit sonner et ta voix en deuil
    Quand passent les lits gigognes
    Comme un vol de vieilles faux hors du bourbier natal.

    (C'est dans la boîte, envoyez le générique!)

  • Hommage

    Un homme couleur saindoux
    remplumé de factures cheval épouse
    en seconde main une garagiste
    habillée de robe charolaise
    à la mode du quand dira-t-on
    les deux époux en limousine à boeufs
    conduisent la troupe au "petit caporal"
    où grille la lame des coeurs en mal de lamentations
    ils sortent enfin de l'arène du cochon roi
    vont se coucher sur le lard multi-soupirs
    des caves de la bourgeoisie triomphante.
    Un poète à cent mille paire de couilles surgit:
    "C'est ainsi que les hommes pinent."

  • Apophtegmes des Pères du désert

    Un jour, un anachorète a dit:
    - La femme est un être superficiel.
    -C'est vrai, répondit un ancien,
    mais il n'y a rien de plus insondable
    que la superficialité d'une femme.

    Abba Hilarion dit un jour:
    Être triste c'est comme penser
    continuellement à soi-même.

    Photo Solène (Maroc)

  • L'arbre qui cache la forêt

    medium_pict0025.jpg

    Photo Johann Meunier

    "Penser à quelqu'un", dit Roland Barthes "ça veut dire l'oublier et se réveiller souvent de cet oubli".
    Et si notre existence même était liée à cette pensée ?
    Et si nous n'avions d'existence que parce que quelqu'un pense à nous ? Etre l'objet d'une pensée, c'est être.
    C'est ce que l'on peut découvrir à travers l'expérience amoureuse. Le pire survient au moment où nous découvrons que nous ne sommes que le rêve d'un autre.
    Heureusement, cela se termine bien car toute la beauté du monde se retrouve dans la seule puissance évocatrice de la langue: si la liberté existe, ce ne peut être que dans les livres.

  • La peur, apanage des victimes

    medium_ka22.jpg
    Karin Alvtegen. Photo Ulla Montan
    Je reçois de nombreuses visites from Sweden. Aussi, l'idée m'est venue de saluer le talent de cette femme écrivaine, Karin Alvtegen qui abolit la distinction entre les "bons" et les "méchants" dans ses romans, évoque un monde sauvage où l'homme est bien sûr un loup pour l'homme mais où l'agneau lui-même n'est pas franchement inoffensif. Karin est issue d'une famille de tout repos mais cela ne l'empêche pas de nous entraîner dans de singulières intrigues où l'horreur trouve racine dans l'irrationnel et la crainte made in lutherien people.
    Du Bergman, en plus haché menu. Karin a obtenu avec son premier roman "Recherchée" (Plon, 2003), le prix du meilleur roman policier chez les nordiques. Pas de détectives, rien que des gens ordinaires chez qui la peur provoque des conduites aberrantes. Pour passer l'hiver au chaud, sueurs froides en sus.
    Son dernier roman "Trahie" est paru chez Plon à l'automne dernier.
    http://www.karinalvtegen.com/index.htm

  • Ecriture invisible

    medium_photo_0089.2.jpg


    Voici le crépuscule.
    La sauge est fouettée par le vent
    Grise
    Blanchissante de gel
    Au matin
    Sève engourdie
    Aucune fleur en vue
    Cheveux en ordre de bataille
    Je vais
    Sans souliers
    Bras nus, admirer le soir qui croît
    La lune monte
    Bientôt pleine
    Cette nuit
    Avec mes chiffons
    Je ferais briller les étoiles
    Sur un air de Miles Davis
    Bien tempéré.

  • En vivant, en écrivant

    medium_photo_0088.jpg

    Je me chauffais un bol de soupe que je bus, aveuglée par le café et la nicotine, en pleine amnésie. Je retournais devant les feuilles de papier et mis un paragraphe entre parenthèses; cela signifiait que demain je bifferais les quelques phrases écrites aujourd'hui. Trop de journées comme celle-ci, pensais-je, trop de journées comme celle-ci.
    Plutôt que d'écrire un livre, je le veille comme un ami à l'agonie. Durant les heures de visite, j'entre dans sa chambre avec terreur et je compatis à ses nombreux désordres. Je lui tiens la main en espérant que son état va s'améliorer.
    Ce tendre rapport peut changer en un clin d'oeil. Si tu sautes une ou deux visites, le travail en cours se retourne contre toi. Un travail en cours devient vite féroce. En une nuit, il retourne à l'état sauvage. A peine domestiqué, c'est un mustang auquel tu as un jour passé la longe, mais que maintenant tu ne peux plus attraper. C'est un lion que tu mets en cage dans ton bureau.

    Annie Dillard
    Traduit de l'américain par Brice Matthieussent (10/18)

  • Flâneries

    medium_photo_0085.jpg

    Pourquoi me regarde-tu comme ça?
    - Parce que tu es belle sous le soleil. Tu es comme une divinité.
    Arrête! Tu n'as rien d'autre à faire?
    - Non, rien! Enfin si, je pense que tu es un dieu, mon dieu costumé en chienne sauvée du désert de la SPA.
    Oh ça va, tu l'as déjà racontée mon histoire!
    - Je me demande quelle serait ma réaction si un loulou infidèle osait te caricaturer en te dessinant avec une bombe sur ton crâne dans "le petit bleu de la côte ouest de Poméranie".
    Souviens toi de Giono que tu aimes tant. Il disait : "L'homme a toujours le désir de quelque monstrueux objet. Et sa vie n'a de valeur que s'il la soumet entièrement à cette poursuite."
    - Tu as raison. Allez, une bonne sieste et hop! Je vais rêver de Colette et ses chats, de Melville et sa baleine blanche et si ça se prolonge, à Dillard et son inépuisable Tinker Creek.
    N'oublie pas Flannery O'Connor et ses vendeurs de bible.

  • Je pense donc

    medium_misstic_erotic.jpg

  • Intervista

    Pourquoi tu rigoles doucement dans ta barbe?
    -Je repense à un film de Fellini, au festival de Cannes…
    Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.
    -Ce serait trop long de te raconter, ce sont des souvenirs qui passent.
    Mais dis-moi ce qui te fait rire comme ça depuis cinq bonnes minutes.
    -je crois que tu n’as pas vu le film. Tu ne vas rien comprendre.
    Ah, monsieur pense qu’une chienne comme moi ne peut pas comprendre un film de Fellini !?
    -Non pas le film, une ambiance, une série d’images, de circonstance…
    Bon ! Tu m’agace là ! Va te faire…
    -Tu peux pas mieux dire. Je pensais justement à une scène d’Intervista, tu sais, ce film qui a obtenu la palme d’or à Cannes en 87.
    Tu parles si je m’en souviens. Toute la mythologie félinienne. Federico avait adapté un roman de Kafka.
    - « L’Amérique »…
    Oui, je sais. Cette manie que tu as de vouloir me rabaisser. Bref, je me souviens de ces journalistes japonais qui l’interviewaient pendant le tournage sur sa manière de travailler, ses souvenirs, les décors ; bref tous ses trucs à lui. L’occasion, aussi, de rendre hommage à Cinecittà.
    -Voilà ce qui me faisait rire tout à l’heure. Je repensais justement à ces deux peintres dans un des grands studios de Cinecittà en train de fignoler un ciel Renaissance, chacun dans leur nacelle, silencieux. La caméra, placée en retrait derrière eux, filmant dans un silence total ces deux hommes tout à leur affaire. Soudain l’un d’eux interpelle l’autre tout en peignant : « Gino ! » Et l’autre continue de peindre et consent, finalement, à lui répondre:
    « Si ?»…Long silence encore… « Va fare un culo… Gino ! » Rebelote deux minutes après. Puis le silence reprend son cours.
    Je ne vois pas ce qui est drôle.
    -Tu vois, je le savais bien. Pas un truc pour chienne ce genre d’humour. Evidemment, si tu étais née en Italie…
    Non, ce qui me faisait rire, aussi, après la projection du film, c’est que nous avons passé notre temps à demander, sur la croisette, comment disait-on :« va te faire enculer » en japonais à presque tous les journalistes venus du soleil levant.
    !!!!!!… ?

  • Morte pour un temps

    medium_92374695_32e98d1a4a_m.jpg
    Photo Snorry


    Les souvenirs se bousculent.
    Fermer les paupières pour mieux lire les larmes.
    Pleurer sous un bel arbre jusqu’à entrer en son tronc,
    lui écrire la ritournelle de l’écorché vif
    qu’évoque le peintre dessinant avec du feu
    le plus noir des nuits de l’humain.
    Dans la feuille du chêne passent des trains en fuite.
    Le vent rapporte les odeurs oubliées de la communale
    avec pupitres, encriers et crissements de craie.
    C’était la grâce des pleins et des langues déliées.
    Des promenades entre grès et sable de Barbizon.
    Le rythme, la ponctuation, les rêves en majuscule.
    Et sa façon unique de vous introduire littéralement
    dans son laboratoire mental d’un Je.
    « Je peux vous embrasser ? »
    L’entrée au Palais royal.
    Oubliée la jungle des apparences.
    Cela ne dure qu’un temps, comme dans la chanson.
    Reviens l’errance somnambulique
    parmi les labyrinthes et les énigmes.
    Le futur n’émet plus que des rêves
    sur les décombres de l’inaccompli.
    Héritage de ses chromosomes
    et un corps soumis aux attributs de l’enfance,
    elle brûlait les livres qu’elle avait le plus aimés.

  • Un temps de chien

    Le café coule. Raoul vient de jeter la dernière pelle de terre.
    "Mille bêtes, mille hommes sont plutôt morts que menacés.
    Et à la vérité ce que nous disons craindre principalement en la mort, c'est la douleur, son avant-coureuse coutumière..."

    Montaigne.

  • Quignon de soleil sur le rocher

    medium_photo_0059.jpg


    Météo: Pluie d'or sur la montagne au crépuscule. Je pleuvais doucement dans la voiture. L'essuie-glace n'y pouvait rien contre cette invasion de Huns. J'avais des crampons au coeur, gros comme le poing. La radio bruinais des poèmes au dos d'une carte Michelin. Le soleil, disait le haut parleur, prend toujours la même direction, l'hiver, avant de se pendre au sommet d'une montagne.
    Nouvelles de l'étranger: Une méchante tumeur au cerveau d'un volcan blond est entrée dans sa phase finale en Islande.
    Un dessin met le feu aux poudres des fusils du versant satanique d'une caricature de religieux.
    France: La mort de la chienne de Raoul aura lieu demain. N'oublie pas compagnon! Nous sommes près de toi.
    Music hall: Alain Bashung a délicieusement déclaré:
    "Ferré me hante parce qu'il a réussi des choses magnifiques,
    donné du souffle à la poésie, trouvé une nouvelle voie (voix?) poétique.
    J'aimerais bien lui arriver à la cheville.Il a enregistré un album entier
    avec une seule chanson.Et... basta! Il ne devait pas écouter son directeur artistique...
    En même temps, il plaisait aussi aux gamins...."

    Heureusement, tout s'achève par des chansons:

    On s'aim'ra
    pour un quignon d'soleil
    qui s'étire pareil
    au feu d'un feu de bois
    on s'aim'ra
    pour des feuilles mourant
    sous l'oeil indifférent
    de Monseigneur le Froid
    On s'aim'ra cet automne
    quand ça fum' que du blond
    quand sonne à la Sorbonne
    l'heure de la leçon
    quand les oiseaux frileux
    se prennent par la taille
    et qu'il fait encor bleu
    dans le ciel en bataille
    on s'aim'ra
    pour un manteau pelé
    par les ciseaux gelés
    du tailleur des frimas
    on s'aim'ra
    pour la boule de gui
    que l'an neuf à minuit
    a roulée sous nos pas
    on s'aim'ra
    cet hiver
    quand la terre est peignée
    quand s'est tu le concert
    des oiseaux envolés
    quand le ciel est si bas
    qu'on l'croit au rez-d'chaussée
    et qu'le temps des lilas
    n'est pas près d'êt' chanté
    on s'aim'ra
    pour un tapis tout vert
    où comm' les filles de l'air
    les abeilles vont jouer
    on s'aim'ra
    pour ces bourgeons d'amour
    qui allong'nt aux beaux jours
    les bras de la forêt
    on s'aim'ra
    ce printemps
    quand les soucis guignols
    dansent le french cancan
    au son du rossignol
    quand le chignon d'hiver
    de la terre endormie
    se défait pour refaire
    l'amour avec la vie
    on s'aim'ra
    pour une vague bleue
    qui fait tout ce qu'on veut
    qui marche sur le dos
    on s'aim'ra
    pour le sel et le pré
    de la plage râpée
    OU DORMENT DES CORBEAUX
    Léo Ferré.

  • Sous le gilet de soie

    medium_photo_0051.jpg

    Dis, tu me sors de cet aquarium !
    - Non.
    Mais heuuuuu !!!
    - Tu n'as pas terminé ta poésie...
    Oh, dis...! La poésie ce n'est pas le bagne, la poésie c'est l'ivresse sans vin de l'adolescence, c'est la retombée qui laisse sans voix, c'est...
    - Laisse tomber! je ne t'ouvrirai pas. Et puis oublie cette accumulation de verbe être s'il te plaît. Tu écris avec une pelleteuse à verbe être.
    Oui, bon je trévise, je ribouldingue, je flammèche, j'extricole, je palanque, j'argefronne. Tu vois, je n'ai pas que le verbe être sous la patte. Bon, cela suffit, ouvre !
    - Ma chérie, imagine le poème elliptique, interstitiel. Tu as encore une lourde porte à franchir, du chemin à parcourir.
    Et mon cul c'est du poulet ?
    - Ma sirène, le poème, tu dois le polir en toi, le faire se castagner. L'ennemi, c'est le temps. Souviens-toi que sous la blouse frippée d'Augustin Meaulnes se cache le gilet de soie.