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  • Regard ouvrant les voiles

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    Je vais vous faire un aveu. Pas une semaine ne se passe sans que je n’entre dans la perspective de la Flagellation de Piero Della Francesca. Un tableau dont l'intérêt croissant en fait maintenant l'une des oeuvres majeures de la Renaissance. On en sait pourtant peu sur lui: ni la date d'exécution précise (entre 1445 et 1472), ni le commanditaire, ni la signification. Qui sont les trois personnages au premier plan? Quel rapport les unit? Quel rapport les relie avec la scène de la Flagellation proprement dite, reléguée au second plan ?
    Damned ! Que fait la police ? Et ce con de Batman ?
    De longues études ont montré que Piero Della Francesca a construit sa perspective selon un complexe emboîtage mathématique basé sur le nombre d'or. « On peut se mouvoir partout dans cet espace, comme dans la vie. Peut-être que ce n'est pas une image que nous voyons, mais la présence d'une loi nécessaire et généreuse. » (Philip Guston). La façon dont les trois personnages de droite posent leurs pieds sur le sol et celle dont ce sol est pavé permettent de déduire la mesure de tout ce qui se trouve dans le tableau.
    Un peu de lyrisme pour finir cette présentation, par Roberto Longhi, un spécialiste, lui : « Quelle beauté en effet, et quel repos dans ce paradis de couleurs... Pilate, sur son trône, est couvert d'habits azur et pourpre qui semblent ravis aux trésors des émaux limousins. »
    Quel rapport maintenant entre Piero, ce savant en géométrie et en perspective, auteur du traité De Quinque Corporibu, et cette photo d’un paysage islandais stoppé dans sa course vers l’horizon par mon ami Snorry ?
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    Facile. La couleur a la consistance et le velouté des plus habiles artistes du Nord. Enfin, elle se conjugue avec le dessin large du premier parmi les Italiens qui donna la sensation de l'air libre et du ciel clair et reproduisit énergiquement les jeux les plus audacieux de la lumière et de l'ombre.
    Deux images en perspective qui me permettent de prendre le large. Ce n’est pas le souffle qui manque dans ces deux exemples. C’est mon univers parce que le regard que je porte sur le monde est celui-là. Isnt’it ?
    Un regard qui repense et repeint ce qu’il voit, ce qu’il pressent d’un paysage humaniste, forcément humaniste, sous toutes les latitudes de l’imaginaire et du désir, plus réel d’être rêvé, à profusion nommé, incanté dans ses multiples lieux, rendez-vous aussi d’histoire et de mythologies. Regard ouvrant les voiles de la mémoire perforée avec en perspective quelques tributs d’élégance un peu maniérée. J’y vois, plus encore, des couleurs et des souvenirs de quand j’étais plus jeune lancé à la découverte de l’amour universel sur la ligne de ce 66° Nord. Je vois, aussi, cette montagne où je vais me rendre -seul- à l’enterrement de mes chaussures de marche d’antan. Je vois les toits de Paris de Nicolas de Stael et ce poème d’Aragon en hommage à Antonio Machado :
    « La guerre frappe à la porte
    Comme le sang dans l’aorte
    O Mort, la voie est ouverte. »
    Plus encore, je perçois les proses de « l’obscurcie ».
    Le sentiment parfois de n’être au monde que pour relier une naissance à une mort. J’aperçois, au loin, des mots tendres en italiques, des mots travaillés et cuits comme des émaux qui font resurgir violemment l’intériorité de tout paysage, lumière écrite et décrite par le truchement de la peinture, de Leonard de Vinci à Dürer. De Piero Della Francesca à Van Eyck. De la perspective à partir d’un point de fuite…
    Autre perspective (un peu) cavalière : Partir.
    C’est ainsi, sans crier gare, que s’affirme un ton singulier ou quelquefois allusif : Je vais revoir le monde du travail d’un peu plus près, autre désert, que les hommes, peu à peu, «gagneraient».
    Revoir l’air de notre temps ; celui qui fait flamber la phrase dans une brutale incandescence. Comme celle-ci par exemple: Je t'aime parce qu'il fait très beau.

    Et sutout ça que vous trouverez ici :
    http://auxtempesdesmiroirs.hautetfort.com/
    "A rebours, l’enfance croquant les coquelicots. L’enfance et ses ennuis du dimanche. On lègue, en vieillissant, un dictionnaire d’émois." (Désolé S. Je ne sais pas fabriquer un trackback)

  • Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur

    Connaissez-vous Harper Lee ? Oui ? You are lucky. Cette femme née en 1926 à Monroeville, Alabama, est l’écrivain culte aux USA. Le miracle de l’Alabama. Un seul livre a suffi: "To kill a mockingbird". Miss Harper arrive en deuxième position, juste après la Bible, en chiffres de vente et ce depuis qu'il a été publié en 1960. Un an après elle a décroché la timbale en recevant le prix Pulitzer. Bien sûr, ce roman a été adapté au cinéma. Un film franchement méconnu: "Du silence et des ombres" de Robert Mulligan. Gregory Peck y a gagné l'oscar, et Robert Duvall un début de notoriété dans un personnage secondaire inspiré par Truman Capote, ami d'enfance de Harper Lee.
    Si vous avez la chance de rencontrer beaucoup d'écrivains américains vivants, livrez-vous à ce petit jeu : "Pourquoi écrivez-vous"? Tous vous répondront "à cause de Harper Lee". Un seul livre et le respect de tous. Pourquoi? C'est la conjonction de plusieurs éléments. D'abord le contexte historique. Harper publie son livre au moment où les américains vont reconnaître et accorder enfin les "droits civiques" envers les populations noires.
    Comme le note Isabelle Hausser dans la postface: "Dans une petite ville d'Alabama, au moment de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Homme intègre et rigoureux, cet avocat est commis d'office pour défendre un Noir accusé d'avoir violé une Blanche. Celui-ci risque la peine de mort."
    Ce résumé figure en quatrième de couverture d'une récente réédition du roman de Harper Lee : "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur."(Editions de Fallois)
    Ensuite le génie de la narration. Ecriture simple et pas simpliste. Le sud universel de Faulkner. Miss Harper n'a jamais prétendu atteindre le niveau littéraire de son illustre voisin. Mais...elle s'en approche et son livre c'est plus que notre "Grand Meaulnes" dans la mémoire us. Pour vous dire.
    Depuis quarante ans on ne l'a jamais vue en photo ou à la télévision. Elle partage son temps entre New York et Monroeville. Dans le film consacré à Truman Capote, une actrice joue son rôle. Celui de l'amie qui résiste à la mégalomanie, la jalousie de celui qui dira avoir écrit plus de la moitié du livre d'Harper Lee. Elle lui pardonnera ses excès. Ses odieux mensonges.

    Miss Harper Lee a vendu plus de trente millions d'exemplaires de son livre. Quand elle fermera les yeux on ne trouvera pas trace d'un autre livre. Dans "ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" elle a tout dit.

    Et aujourd'hui, je pense à elle en souriant parce que je viens d'atteindre au compteur le chiffre de douze mille visiteurs et que trente deux mille pages de mon blog ont été lues depuis que je l'ai ouvert en novembre dernier. La route est encore longue. Hein, Perle!

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    Ps: J'aimerai beaucoup entrer en contact avec la personne qui me lit quotidiennement et silencieusement depuis la Suède...

  • Nuit magique

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    Bonsoir Monsieur Blog-Trotter, je passais par là et je me suis dit que vous deviez être en train de regarder ce sublime ciel étoilé.
    - Oui, je regarde le ciel tous les soirs. Je ne connais que l'étoile du Berger.
    Ah. Pas même la grande Ourse?
    - Si bien sûr, elle est toujours au Nord quand je la remarque.
    Comme dit ma femme, les étoiles guident nos pas...
    - C'est une originale votre femme.
    Oh, vous savez, nous sommes des gens très simples. Mais puisque je vous rencontre, j'aurai aimé savoir à quelle date vous partez pour l'Islande...et si c'est pour affaire ou pour y faire du tourisme.
    - Mon avion décolle samedi à Treize heures. Et si les vents et Odin le souhaitent, je serais à Keflavik vers quinze heures trente, heure locale. Pour la seconde partie de votre question, je dirai que c'est pour y retrouver des êtres qui me sont chers. Très chers.
    Très bien. Vous avez beaucoup d'amis là-bas?
    - Suffisamment. Mon fils aussi.
    Votre fils...votre fils. Je comprends.
    - Mais, où voulez-vous en venir Lieutenant Colombo ?
    Nulle part. Je vous regardais en train d'observer ce ciel magnifique qui éclaire le massif et je me demandais ce qu'il pouvait vous inspirer. Vous savez, ma femme et moi lisons très souvent vos articles. On aime bien. Alors comme ça...je...
    - Venons-en au fait Lieutenant!
    Ben... je sais que vous vous rendez souvent en Islande. Il y a de beaux ciels là-bas, l'hiver. Des aurores boréales aussi. Cela doit être quelque chose...
    - Oui c'est d'une rare beauté. Indescriptible.
    Alors, Monsieur Trotter... j'ai juste une petite question puisque cet hiver votre fils était en Islande... J'aurai aimé savoir ce qu'il faisait pendant la nuit du premier décembre au trente et un janvier...?

  • Le 30 mai 1968

    Françaises, Français.
    Étant le détenteur de la légitimité nationale et républicaine, j'ai envisagé, depuis vingt quatre heures, toutes les éventualités, sans exception, qui me permettraient de la maintenir. J'ai pris mes résolutions.Dans les circonstances présentes, je ne me retirerai pas. J'ai un mandat du peuple, je le remplirai. Je ne changerai pas le Premier ministre, dont la valeur, la solidité, la capacité, méritent l'hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du gouvernement.
    Je dissous aujourd'hui l'Assemblée nationale.
    J'ai proposé au pays un référendum qui donnait aux citoyens l'occasion de prescrire une réforme profonde de notre économie et de notre Université et, en même temps, de dire s'ils me gardaient leur confiance, ou non, par la seule voie acceptable, celle de la démocratie. Je constate que la situation actuelle empêche matériellement qu'il y soit procédé. C'est pourquoi j'en diffère la date. Quant aux élections législatives elles auront lieu dans les délais prévus par la Constitution, à moins qu'on entende bâillonner le peuple français tout entier, en l'empêchant de s'exprimer en même temps qu'on l'empêche de vivre, par les mêmes moyens qu'on empêche les étudiants d'étudier, les enseignants d'enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens, ce sont l'intimidation, l'intoxication et la tyrannie exercées par des groupes organisés de longue main en conséquence et par un parti qui est une entreprise totalitaire, même s'il a déjà des rivaux à cet égard. Si donc cette situation de force se maintient, je devrais pour maintenir la République prendre, conformément à la Constitution, d'autres voies que le scrutin immédiat du pays. En tout cas, partout et tout de suite, il faut que s'organise l'action civique. Cela doit se faire pour aider le gouvernement d'abord, puis localement les préfets, devenus ou redevenus commissaires de la République, dans leur tâche qui consiste à assurer autant que possible l'existence de la population et à empêcher la subversion à tout moment et en tous lieux.
    La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s'imposerait dans le désespoir national, lequel pouvoir serait alors évidemment et essentiellement celui du vainqueur, c'est-à-dire celui du communisme totalitaire. Naturellement, on le colorerait, pour commencer, d'une apparence trompeuse en utilisant l'ambition et la haine de politiciens au rancart. Après quoi, ces personnages ne pèseraient pas plus que leur poids qui ne serait pas lourd.
    Eh bien ! Non ! La République n'abdiquera pas. Le peuple se ressaisira. Le progrès, l'indépendance et la paix l'emporteront avec la liberté.
    Vive la République !
    Vive la France !
    Charles De Gaulle, Président de la République.

  • Le temps d'épauler

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    Le printemps s'installe avec son excédent de bagages.
    Le temps est venu de prendre le gâchis des existences par l'épaule
    et nous lui offrirons le dernier verre
    pour qu'il ne titube plus
    nous perde plus
    nous râcle plus jusqu'au cerveau
    et le matin nous surprendra
    le poing levé comme une tulipe
    et clignera les yeux d'un air de dire
    On va bien rigoler.

    Photo Boris Conte

  • Plaine, Oh ma plaine

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    L'herbe sèche porte les ferments de sa grandeur
    et les forces minuscules du sommeil qui s'offre
    et se refuse en toute tranquilité.
    Les herbiers se referment en travers pour isoler la poussière
    Quelqu'un dit que les hommes changent
    On attend.
    Au loin, des charettes bélarusses passent
    Pleines de fougères sèches
    Sous la fermentation des feuilles
    Se lovent les bêtes endormies
    Les chevaux n'ont pas besoin de conducteurs
    Ils voient de l'autre côté de la forêt
    L'étincelle des forges
    Râles rauques des oiseaux incisant le brouillard
    Que trouent déjà les branches.
    En ville, un concierge endimanché
    Tente d'enterrer la pousse démocratique
    Il pense que le Jazz est une musique décadente
    Bouse et paille dans ses narines
    Il traverse des villages moisis avec sa limousine
    De couleur noire sicilienne
    Sa folie ruisselle jusqu'au fond des puits
    Avec le purin et ses médailles ripolinées par Staline.

  • iBook Brother

    Mon ordinateur est indisposé. Un virus? Non. Une acrimonie passagère. Du cabinet de toilette, il me décochait les phrases les plus désagéables que lui inspirât son ingéniosité. Nous étions loin du temps où je l'avais arraché d'une vitrine de la rue Beaubourg. Cet après-midi, je l'observais avec suspiscion. Je songeais que la sensibilité et même la compassion au malheur d'autrui ne sont pas incompatibles avec la méchanceté. Je cherchais entre lui et moi la démarcation sur laquelle j'étais certain de ne pouvoir céder.
    Je lui dis que, dans sa manière de voir, l'amour n'était qu'un onanisme. Son écran, déjà si blême, blêmit encore. Son disque dur étincellait de fureur.
    A chaque passage d'amies célèbres devant la porte de son cabinet, il hurlait : " Vous êtes bête! Vous êtes laide, grosse, vous avez les cheveux gras."
    De guerre lasse, j'ai tiré la chasse. Il fallait bien que je me débarrasse de lui. Il parvenait ces derniers temps à lire mes pensées avant même que mes doigts ne caressent son clavier. On ne peut pas lutter contre la jalousie en général, alors imaginez celle d'un ordinateur qui a réponse à tout. Et qui voit tout.

  • Rio Bravo

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    Semblait paître un troupeau de ramiers, et moi
    Je ressemblais à Ricky Nelson (Colorado) tremblant d'émoi
    Avec son blouson serré d'une forme ancienne
    Lorsqu'il allait, offrant sous la persienne
    Son bras à Angie Dickinson (Feathers).

    Tu m'as dit, qu'en passant, du doigt on t'a montrée,
    Laisse, ne t'émeus pas de ce geste ô dorée!
    Il veut dire : Voici celle qui maintenant
    Porte le grand manteau pourpre, noble et trainant
    Du poète exilé dans une sombre étude.
    Elle seule à la clé de cette solitude.


    "Printemps, n'êtes-vous beaux qu'au déclin des automnes ?
    Pour croire au paradis, faut-il qu'il soit perdu ?"

    (Johann photographié par Vifill)

  • Elevage de poussière

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    Tu ne fais que bailler aujourd’hui.
    - Oui, ainsi je peux mieux m’instruire de tes questionnements.
    Imbécile. Je pense qu’en baillant tu accèdes plus aisément à l’imaginaire.
    - Pour accéder à l’imaginaire, il faut commencer par accéder à la réalité. Ensuite penser en images et intégrer l’avant, le pendant et l’après.
    À telle enseigne que ton bâillement trouve le bon tempo.
    - Exactement. Ainsi je parviens au divin.
    Tu dis souvent, comme Sollers, que le français est peu doué pour le divin sous toutes ses formes. Pourquoi ?
    - Parce qu’il ne fait pas assez la sieste. Le bâillement appelle le repos de l’esprit. Une certaine lourdeur…
    La vitesse a toujours mauvaise réputation avec toi. Mais cette lourdeur nous éloigne de la grâce, non ?
    - Il faut prendre sur soi cette pesanteur qui n’a rien à voir avec la grâce et qui est la chose la plus palpable, la plus commune.
    Tu veux dire que certains agissent dans la fureur, dans l’élan vers la ruine…
    - Oui. Il faut prendre son temps pour approcher une sorte d’ironie divine. Dieu est humour, je ne le répèterai jamais assez. Tu vois, j’apprécie beaucoup les personnes qui viennent sur son blog à fox-trot. Majoritairement, elles y sont pudiques, belles, fraternelles. Prennent le temps d’écrire avec une cocasserie tranquille, parfois même avec un lyrisme absolument audible, évident.
    Je peux apporter un léger bémol ?
    - Apporte !
    Je voudrais revenir sur son pamphlet consacré au contrat première débauche. Certaines personnes ont été surprises, choquées, indisposées. N'oublions pas Nietzsche : "Le jugement et la condamnation morale sont un mode de vengeance favori chez les intelligences bornées à l’égard des intelligences qui le sont moins. " Pourquoi ce procès soudain ?
    - C’est très juste cette analyse de Nietzsche. Un pamphlet, c’est fait pour ça. Pour autant, il faut comprendre qu’il s’agit d’un exercice de vélocité chargée de sens et non pas d'une réitération borborygmale. Le risque, c’est de perdre des lecteurs en route parce qu’ils sont tenus en laisse par l’impressionnante fixité de leur pensée. Et puisque tu cites le moustachu, il disait aussi que « L’esclave aime comme il hait, sans nuance, profondément, jusqu’à la douleur, jusqu’à la maladie. Sa longue souffrance dissimulée se révolte contre le bon goût qui paraît nier la souffrance ».
    On s’éloigne du divin là. C’est la société du spectacle qui fabrique ses esclaves.
    - C’est cette construction tyrannique et non pas la décadence qui doit nous préoccuper.
    Comme sous Néron, mais c’est la décadence qui ne fait qu’appeler la tyrannie.
    - Oublions l’intellectuel, soyons pragmatiques. Entrons dans les têtes des nouveaux maîtres fabriquant des esclaves planétaires. De futurs autistes. La meilleure façon de fabriquer des esclaves est de réduire leurs perceptions, leurs sensations, leur sens critique, de les borner comme il faut en les coupant de tout rapport vivant au langage.
    Tu veux dire que le net peut les enfermer comme dans un parking avec une momie de pharaon ?
    - Belle image autistique. La télévision divulgue de l’intime à la pelle. Présente en prime time « son élevage de poussière » (Baudrillard). Le net prend le relais. Les pages les plus visitées sont celles de la marchandisation du corps de la femme. Plus de secret. Derrière l’écran, les enfants qui parviennent à ouvrir ces pages vont penser qu’il sont comme dans un train lancé à grande vitesse dans un tunnel sans fin. Et que celui-ci va inéluctablement dérailler. On doit avancer en quittant l’erreur d’aiguillage. Leur dire que le train peut arriver en gare.

  • Sur la route

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    Photo Snorry

    "Le trottoir est toujours plus gris de l'autre coté du boulevard". Thanatos à un vendeur de hot-dog Islandais fait le point sur sa vie avant de se faire renverser par un Styx-Taxi à Reykjavik. Eros sombra dans l'alcool avec antidépresseur. Le silence et la solitude avec du ketchup américain partout sur le pare-brise.
    Johann M.

  • Contrat première embauche

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    La sous-préfecture de la Haute Baronne et le canton Suisse du Latex obligatoire pour tous communiquent :
    Avis à la population des premiers en bouches cousues ou précaires affectifs.
    Tu es cadre. Tu as sous tes ordres une secrétaire et deux collaborateurs dociles. Tu travailles dans un groupe multinationnal qui ronge les parts de marché de l’Extrême-Orient en faisant trimer les petits n’enfants. Et pourtant tu te fais chier. Veux-tu entrer dans l’ère interactive et sidérale de l’ennui. Partir à la rencontre de ce syndrome identitaire qui est le tien et que te propose Natacha. Corriger la courbe de ta bite tordue par ta méchante maman? Te faire fesser parce que tu n’as jamais eu ton compte de douleurs. Viens chez Natacha, spécialiste de la péripétie multidimensionnelle à lacets.
    À l’individu « libre », au sujet divisé correspond ta folie verticale de jadis, ta folie psychique, ta folie transcendante de schizophrène, celle de l’aliénation, de la transparence inexorable de l’altérité. À l’individu identitaire en quête de souffrances, à ce clone virtuel que tu loues de tous tes vieux voeux aux pieux, correspond une folie horizontale, un délire spécifique et celui de toute notre culture qui perd ses bases régionalistes à têtes de noeuds, celui de la confusion génétique, du brouillage des codes et des réseaux (libertins nous-voilà), des anomalies biologiques pour Oustachis moustachus du Larzac et moléculaires de Cadarache, sans oublier l’autiste reading.
    Cadre, tu as besoin d’une petite leçon pudique. Tu n’aimes pas. Tu ne t’aime pas. C’est normal. Ne t’inquiètes pas. Tu es grotesque et Natacha va te conduire dans la vraie vie : Auchan de ton purgatoire. Tu seras punis comme il convient. Mieux te connaître bibliquement, c’est devenu possible. Entre sans tabous dans l’ère de la niaiserie et de l’obscurantisme de ton moi brûlant. Consomme-toi toi-même! Et l’hiver revenu, tu auras des choses à te raconter.

    Maintenant, laissons la parole à ta future partenaire: "Je suis Natacha et je suis une maitresse dominatrice amatrice de fétichisme et autres pratiques sexuelles de sado maso ! Je porte toujours des grande bottes en cuir ou en latex et des talons hauts car je trouve ça excitant et sexy ! Même mes petites culottes sont faites en cuir car je trouve ça très confortable :) J'ai toujours des chaînes à portée de main pour pouvoir garder mon esclave sexuel au pied et à l'ordre! Il est très obéissant car je l'ai bien dressé! Quand il est désobéissant il a droit à une fessée ou un coup de fouet ou je tire sur sa laisse pour lui faire comprendre que c'est moi son maitre et qu'il doit obéir! (La correction de presque toutes les fautes est de la rédaction)

  • Il pleut, c'est magnifique

    medium_costume300.jpgLuis Mariano:

    La Belle de Cadix a des yeux de velours
    La Belle de Cadix vous invite à l'amour
    Les caballeros sont là
    Si, dans la posada
    On apprend qu'elle danse !
    Et pour ses jolis yeux noirs
    Les hidalgos le soir
    Viennent tenter la chance !
    Mais malgré son sourire et son air engageant
    La Belle de Cadix ne veut pas d'un amant !
    Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !
    Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !
    Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !
    Ne veut pas d'un amant !

    La Belle de Cadix a des yeux langoureux
    La Belle de Cadix a beaucoup d'amoureux
    Juanito de Cristobal
    Tuerait bien son rival
    Un soir au clair de lune !
    Et Pedro le matador
    Pour l'aimer plus encor'
    Donnerait sa fortune !
    Mais malgré son sourire et son air engageant
    La Belle de Cadix n'a jamais eu d'amant !
    Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !
    Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !
    Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !
    N'a jamais eu d'amant !

    La Belle de Cadix est partie un beau jour
    La Belle de Cadix est partie sans retour !
    Elle a dansé une nuit
    Dans le monde et le bruit
    Toutes les seguidillas !
    Et puis dans le clair matin
    Elle a pris le chemin
    Qui mène à Santa Filla !
    La Belle de Cadix n'a jamais eu d'amant !
    La Belle de Cadix est entrée au couvent
    Mais malgré son sourire et son air engageant
    La Belle de Cadix ne veut pas d'un amant !
    Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !
    Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !
    Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !
    Est entrée au couvent ! Ah !
    (Paroles: Maurice Vandair. Musique: Francis Lopez 1946)

  • Quand Molly fait intelligence avec l'ennemi

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    Molly, vous ne savez pas qui c'est, hein? Bon, j'explique. C'est une James Bond girl. Elle travaille dans l'intelligence économique. Un jour prof à Sciences po, un autre en train de donner des cours dans un groupe industriel stratégique pour le pays. Un soir à la Cité des sciences avec ses copains et copines qui ont donné une âme à ce vaisseau. Tôt le matin dans son bureau à la Défense, au pôle, un peu trop marbré, Léonard de Vinci. Très tard, on la croise à la cinémathèque pour revoir un Fritz lang ou un Anthony Mann. Molly est très western. Elle aime James Stewart sous toutes ses coutures. Fréquente des amiraux entourés de messieurs qui fument le cigare et qui rendent "d'intelligents services" à la nation. Molly, c'est une fusée. Elle me fatigue rien qu'en me racontant ses journées au tel. Quand je sieste, elle anime un séminaire sur Googleu à Lille. Quand j'ai terminé ma sieste, elle est déjà de retour à son bureau pour rencontrer des grands pontes pilates. Je plains son mari et ses enfants quand ils se rendent à l'expo sur la Mélancolie au grand Palais. Faut pas traîner les enfants, on fonce après revoir "Citizen kane" pour la dix-huitième fois. Des fois qu'un plan lui aurait échappé. Quand est-ce qu'Orson Welles à voulu tourner un docu sur l'affaire Dominici et pourquoi ? Deux secondes plus tard, elle ouvre les vannes et plus rien ne l'arrête.
    Là, elle vient de pondre avec une copine un livre sur la recherche sur le net. C'est bourré de trucs que j'ignorais. Allez-hop, on va l'acheter! Laquelle des deux est Molly? Devinez.
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  • La conquête de l'Ouest

    "Le devenir est géographique chez les américains. On n'a pas l'équivalent en France. Les Français sont trop humains, trop historiques, trop soucieux d'avenir et de passé. Ils passent leur temps à faire le point. Ils ne savent pas devenir, ils pensent en termes de passé et d'avenirs historiques. Même quant à la révolution, ils pensent à un "avenir révolutionnaire" plutôt qu'à un "devenir-révolutionnaire".
    Ils ne savent pas tracer des lignes, suivre un canal. Ils ne savent pas percer, limer le mur. Ils aiment trop les racines, les arbres, le cadastre, les points d'arborescence, les propriétés."
    Gilles Deleuze dans ses dialogues avec Claire Parnet (Champs-Flammarion)

  • Perdre le Nord

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    Photo Giovanni Florio
    Entrer en solitude, comme un samouraï dans son jardin. S’éloigner de l’agitation pour se ressaisir, s’acquérir. Sans platitude affectée. Ni contraindre le bonheur. Absence totale de kitch du souci de soi. L’Islande offre ce terreau pour chercheur de silences. Elle ne fait pas de cadeau et si la distance rend les montagnes bleues, c’est pour mieux te guider mon enfant. Ses paysages sont troublants pour les randonneurs qui se nichent dans les apparences. En général, c’est le vent qui se charge de faire tomber les masques.
    Et ils tombent très vite. Les costauds, adeptes de la gonflette, s’écroulent les premiers dès l’annonce même de la tempête à venir. Puis les mystiques de contrebande quand la tourmente prend son envol. Bal tragique pour grands narcissiques sur un air de java schizophrénique. L’Islande caresse les faux-semblants à rebrousse poil.
    Ici, si tu triches avec toi-même et les autres tu perds ton latin d’abord, puis ta toute puissance d’enfant mal aimé.
    Seule la nature est toute puissante.
    Se perdre sur cette terre est une négligence grave. La mort guette le moindre faux pas. Les couples qui jouent à qui perd gagne, dans la cité, quittent l’Islande sans regret mais avec la certitude que leurs dés sont pipés depuis…
    L’Islande fait peur aux saintes subventionnées par l’état. L’Islande n’aime pas les charlatans. L’Islande accueille les âmes des siens au cœur des rochers. Pas n’importe lesquelles. Seulement celles qui ont le don chevillé au corps.

  • Au creux du ventre de l'histoire

    «la guerre c'est le corps mais mis à
    l'envers comme coeur foie poumon
    muscle ou cervelle rein tripe entraille.
    l'écorché entier se mettant nu
    exhibant au fer les organes cachés
    et les livrant en otages au conte.
    de l'histoire ce comptable urgent
    de la blessure»

    Jean-Pierre Faye in Guerre trouvée
    Al Dante/Niok, 1998

  • Un seul vers vous manque et tout est dépeuplé

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    Ecrire ne coule pas de source. Il faut transformer la glace en eau. Puis laisser libre cours à la dérive des sentiments. C'est comme l'hiver. Une gelée féroce fige la sève jusqu'à l'éclatement au printemps. Se persuader que c'est une grâce imméritée mais finalement octroyée lorsque l'on se met en quatre pour coucher des mots sur un écran blanc casse-tête qui brise le dos. Paquet de noeuds transformables en rubans bleus. Fouette cocher. Gare à la piqûre de mouche du coche, aux premiers rayons du soleil.
    Photo Snorry.

  • Akureyri, la demande en mariage

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    Seconde ville d'Islande. Celle qui est chère à mon coeur. Imaginez, c'était il y a trente trois ans. Je viens de traverser le pays par les déserts intérieurs. Je suis accompagné du plus grand guide, plus grand que tous les plus grands : Philippe Patay.
    - Je dois aller voir les parents de Dora. Viens avec moi puisque tu parles islandais."
    Il dit oui. Ouf! J'ai la trouille au ventre. On quitte la colonne, le campement qui est installé au fond du fjörd immense. Des sternes nous saluent à coups de becs. Elles nichent au sol. Viennent d'Australie. Imaginez le nombre de battements d'ailes.
    La maison domine la ville. Moquette épaisse, piano, bibliothèque. Une femme sur un rocking-chair se balance. Elle fume la pipe. L'homme est un colosse. Curieusement, il a les cheveux très noirs. Et il parle haut.
    - Bonjour.
    Bonjour. Nous sommes...
    - Oui nous savons.
    Ah !
    - Will tu coffee?
    Yao, yao!
    Silence. Philippe me regarde, je regarde Philippe et mes chaussures. On vient de passer quinze jours sous la tente, dans la cendrée volcanique. Pas de douches. Que des rivières d'eau glacée pour se faire "propre".
    Le mari, Henning, se met au piano. Il chante Mozart, Wagner...
    Chanteur d'opéra. Il a parcouru l'Europe. Puis s'est arrêté net pour Miss Kondrup. Une femme si belle, d'origine danoise, que tout le monde l'enviait. Le jalousait. En plus, Henning est une grande gueule. Une sorte de latin perdu à quelques brasses du cercle polaire. Henning parle avec Philippe. Miss Kondrup me fixe en fumant sa pipe. Je m'enfonce sous la moquette.
    Une heure, deux heures passent. Je demande à Philippe si par hasard il n'y aurait pas maldonne:
    Dis, tu es sûr qu'ils ne pensent pas que toi c'est moi?
    - Non, non, tais-toi, Henning va nous dire quelques poèmes. Et c'est parti. Le colosse déclame des mots qui roulent des rrrrrr. Tout est musique chez lui. Douceur. Il a plusieurs octaves à son arc. Sa tessiture est tellurique.
    Et puis, c'est l'heure. Je me lève. Philippe se lève. Remerciements. Philippe avale un dernier gâteau. J'ai une enclume dans le ventre.
    Miss Kondrup vient se poser devant moi et m'embrasse. Elle n'a pas dit un mot. Je sens que je suis devant quelqu'un de très profond. Devant une intelligence. Elle me dit en anglais: " Have a nice trip, Philippe! And protect my daughter."
    Henning nous raccompagne à la Jeep russe. Il se fixe à son tour devant moi. Me serre longuement contre lui avec ses bras immenses.

  • Kjartan, voleur de beauté

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    En coulisse, on m'a demandé une photo du père de Mia. Voici donc Kjartan. C'était à Paris en octobre dernier. Je l'ai bombardé de photos avec mon portable. Nous prenions un café dans le bar qu'il préfère, à quelques pas de l'hôpital Saint-Louis. Toujours à l'affût d'une blague. Il ose tout. C'est à ça qu'on l'reconnait (sourire). Il cultive le comique de répétition. Je n'ose même pas révéler la dimension poétique de ses gags. Allez, juste un alors. Mon tel portable sonne: " Hi Philippe, it's Kjartan. I'm in NY. Listen...j'entends de l'eau couler...puis le bruit amplifié d'une chasse d'eau... Tut, tut,tut, tut. Un autre jour c'est Londres, Reykjavik...et ainsi de suite.

  • Mia Kjartandottir

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    Mia, tu ressembles à une actrice américaine. Et puis non, puisque tu es née en terre viking au début de ce nouveau siècle. Tu es de ce pays où, l'été, la nuit s'efface à petites lampées d'histoire. Quand tu seras grande, tu seras peut être comtesse aux pieds nus. Qui sait? Où la nouvelle Greta Garbo. Ce soir, j'avais juste envie de mettre des mots sur ton visage photographié par ton père. Tu sais, bien sûr, que c'est son métier: Paris, Londres, Los Angeles, New York...il en voit de toutes les couleurs avec les filles longilignes qui défilent en se déhanchant et quand elle posent, pour lui, et des millions de paires d'yeux dans les magazines au papier glacé.
    Elskan, ce soir, je voulais nommer l'ombre de ton sourire. Un velours de solitude aussi et ta main fragile.
    Photo Kjartan Màr Magnùsson.

  • La beauté intérieure

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    Photo Snorry
    Souvent l'on me pose cette question: "Elles sont comment les islandaises ? Aussi belles qu'on le prétend?" Elles sont très belles. Tous les ans ou presque c'est une islandaise qui remporte le concours de Miss Univers ou Miss Monde mais ça ne veut pas dire grand chose. Ce qui compte c'est la beauté intérieure, non?
    Les femmes occupent le devant de la scène en Islande. Société matriarcale pure et dure. Imaginez une présidente de la République? Non, vous ne pouvez pas l'imaginer. Dans quelques années peut-être...
    Des femmes chefs d'entreprise comme s'il en pleuvait. Au volant, aussi, d'un tracto-pelle qui trace de nouvelles routes. C'est ça l'Islande. Des femmes qui vous attrapent par le col, le vendredi soir, et qui vous disent: "Fais-moi l'amour, maintenant!" Puis qui rentrent chez elles vers quatre heures du matin rejoindre mari et enfants. Et le lundi, la-même, vous envoie un sourire mais vous fait bien comprendre que c'était juste pour cette nuit là.
    Etranges bestioles, les islandaises. Elles ont même créé un parti des femmes et affirment que Dieu est une femme.
    Ne me demandez pas si les femmes islandaises grimpent au rideau lorsqu'elles font l'amour. Ce que je peux dire, c'est qu'elles sont parfois conquérantes de l'inutile.

  • Eg er svo gladur ad koma aftur til Islands

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    Eg kem firsta april og er ad bida eftir ther. Dora, Trusti, Joe, Kjartan, Gabor, Matta, Anna, Filipus, Sigga, Aevar og Detta, Snorry, eg er svo gladur. (Thanks Vifill)
    Photo Snorry

  • Midrash sur le bonheur (II)

    (Lire le début de cette nouvelle dans la précédente note. Merci)

    elle voulait dire en particulier l’étranger dans toute sa différence, à elle ou à lui, qui, parce que nous étions des étrangers en Egypte, mérite une bonté particulière tout au long de sa vie ou du moins jusqu’à ce que son étrangeté ait cessé. Par pain sur la table , elle ne voulait par dire une métaphore quelconque mais du vrai pain, comme son père avait toujours fini chacun de ses repas sur une bonne bouchée de pain. Par bonne bouchée, elle désignait l’un des attributs du bon pain.
    Soudain elle eut le sentiment d’avoir oublié une ou deux choses : l’amour. Oh oui, dit-elle, car elle parlait, parlait tout ce temps-là à Ruth, Ruth si patiente, et elles étaient pour une raison ou une autre en train de se promener dans un quartier dont elle ne connaissait ni les enfants, ni les pizzerias ni les marchés aux légumes. C’était un soir tôt et elle voyait des amants se promener le long de Riverside Park, enlacés, se détournant du soleil, lui qui se couche maintenant au milieu des nouveaux immeubles du New-Jersey, pour s’embrasser.
    Oh j’ai oublié, dit-elle, je m’en rends compte maintenant Ruthy, je crois que je mourrai sans amour. Par amour elle voulait sans doute dire qu’elle mourrait sans doute si elle n’était pas amoureuse. Par amoureuse elle voulait dire la pointe aiguë que ressent le cœur à la vue soudaine d’une personne précise ou cette façon que l’on a au bout d’une ou deux années d’amitié intéressée d’être soudain confondue par le désir des poumons de s’emplir d’une haleine toujours plus abondante en présence de l’ami en question, ou pratiquement noyée jusqu’aux genoux par la source salée qui semble venir lécher des années durant nos grèves vaginales. Sans omettre toutes sortes de fantasmes qui nous assurent d’une grande énergie spirituelle des mois durant et même, pour peu que la chance relaie la vérité, pendant des années.
    Oh oui, bien sûr, l’amour. Je le pense aussi, parfois, dit Ruth, disposée à entendre les arguments de Faith dans la mesure où elle regardait, elle aussi, ceux qui s’embrassaient ; mais à dire vrai je n’en suis pas si sûre que ça. De nos jours, on dirait de la fierté, une fierté impériale je veux dire, quand on regarde les enfants et qu’on se dit qu’on n’a pas le temps de faire grand chose (par temps Ruth voulait dire à la fois son temps à elle et celui de la planète).
    Quand je lis les journaux et que j’entends les boum boum et les pan pan du bellicisme, tous ces types qui se défient constamment les uns les autres, je vois qu’il faut qu’on change tout – le monde je veux dire – sans tuer vraiment – sans le tuer : ce sera ça le truc pas commode qu’il faudra que les enfants résolvent. Jusqu’à ce qu’on se mette à ça, je ne comprends pas le bonheur – ce que tu veux dire par là.
    Alors Faith s’est sentie honteuse d’avoir voulu tant et si peu en même temps – de trouver une satisfaction si facile et si personnelle en ces lieux épouvantables, alors que partout d’immenses souffrances collectives s’élevaient en vagues moutonnantes des états-nations de cette terre ronde – suspendue dans une atmosphère surveillée par les satellites, pour venir se poser en un rien de temps dans les postes de télés et les salles de rédaction. Tout était là. Lever les yeux et des nouvelles venues de l’autre côté de la planète nous tombent dessus. Donc, pour toutes ces raisons de conscience et de technique, Faith se sentait honteuse. Il était clair que le bonheur ne pouvait avoir aucune valeur, avec tant de conversations et si peu de changement révolutionnaire. Bien sûr, dit Faith, je le sais tout ça. Je le sais, mais parfois, en me promenant avec une amie, je me mets à oublier le monde. Grace Paley
    (Traduit par Marc Chénetier)

  • Midrash sur le bonheur (I)

    Ce qu’elle voulait dire par bonheur, dit-elle, c’était ceci : elle voulait dire avoir (ou avoir eu) (ou avoir encore) tout. Par tout, elle voulait dire les enfants, d’abord, et puis une personne chère avec qui vivre, un homme de préférence, mais pas forcément (par vivre avec, elle voulait dire longtemps, mais pas forcément). Avec ça, mais pas par ordres de préférence, il lui fallait trois ou quatre excellentes amies à qui elle puisse raconter les choses intimes et avec qui discuter de la façon la plus large, la plus profonde et la plus désespérée, l’économie, la permanente, indestructible et cruelle économie de guerre, l’esclavage que fait subir au travailleur américain la conception de cette économie, la conception des mâles dans la structure d’ensemble, la bêtise des hommes (y compris son homme préféré) sur le sujet.
    Par bêtise, elle voulait dire tout ce que la bêtise a de tout temps voulu dire : le silence et la stupidité. Par silence elle voulait dire le refus de parler ; par stupidité elle voulait dire le refus d’entendre. Pour le bonheur il lui fallait des femmes avec qui marcher. Marcher dans la ville bras dessus bras dessous avec une amie ( comme sa mère avait fait avant avec des tantes et des cousines, il y a tant d’années) était tout simplement essentiel. Oh ! Ces longues promenades, ces conversations intimes, c’était mieux que d’être toute seule debout au sommet de la plus admirable montagne ou au milieu de la plus belle forêt, du plus beau champs de foin qui ondule (toutes choses constituant d’admirables occupations pour une âme affamée de vent).
    Encore plus importantes même (encore que moins douces, les années passant) que les promenades de jadis avec les garçons qui l’avaient emmenée se promener lorsqu’elle était jeune fille, que cette aimable bande de gars de gauche tourmentés qui s’envolaient (toujours un peu handicapés par leur aile idéaliste) dans un rêve d’hypothèques levées, avec une petite pièce pour les opinions et la solitude dans un coin de leur maison. Oh, tu te rappelles ces années-là, dis Ruthy ?
    Si je me rappelle ? Tu parles, j’en ai épousé un.
    Mais, poursuivit Faith, elle avait essayé de se promener démocratiquement dans cette ville aimée en compagnie d’un homme; cet effort s’était révélé vain dans la mesure où dès cet âge – vingt sept, vingt huit ans- il s’était senti obligé, lorsque passait une jeune femme, de se détourner d’un air un peu abstrait, au milieu de la conversation la plus intime, ou même de dire en confidence, c’est quelque chose celle-là, non ? – ou de serrer du poing sa chemise écossaise sur son cœur, oh bon Dieu ! Le but de tout ceci : peut-être de transformer une bonne petite admiration tranquille en tonnerre de battements de cœur comme on le lui avait appris sous peine de mort sexuelle.
    Pour le bonheur, il lui fallait aussi une tâche à accomplir dans ce monde et du pain sur la table. Par tâche à accomplir elle voulait dire la tâche importante qui consiste à élever des enfants dans la droiture. Par droiture elle voulait dire qu’outre se rendre utile et dire la vérité à la communauté, ils ne devaient faire de mal à personne. Par mal elle ne voulait pas seulement dire la blessure personnelle qu’on inflige à l’ami à l’amant au collègue à un parent (à la ville à la nation) mais aussi celle qu’on inflige à l’étranger;
    Grace Paley

    (à suivre, note du dessus)

  • Stratégie de l'esprit

    Tu as l'air moitié songeuse, moitié dans la cinquième dimension.
    - Je songe.
    On peut savoir à quoi?
    - Je songe aux odeurs. Je lisais, hier, un passage d'une nouvelle d'Italo Svevo qui m'a intriguée.
    Quelle nouvelle? Dis, fais un petit effort. Il faut t'arracher les mots aujourd'hui.
    - Oui, une chatte qui m'arrache les mots. C'est drôle, non?
    Allez, accouche !
    - La nouvelle s'intitule "Argot et son maître". Le chien Argo prétend "mettre de l'ordre parmi les odeurs".
    Marrant ça. Alors?
    - ... Je me rappelle tout mais je ne comprends rien.
    Dis, si tu mettais plutôt de l'ordre dans tes idées!
    - Oh...La grosse pelote de ficelle pour chatte qui tente de me prendre pour une buse...
    Dis ? Tu la vois celle-là. Mademoiselle joue à la suppliciée des méninges.
    - Le chien dit qu'il "existe trois odeurs dans ce monde : l'odeur du maître, l'odeur des autres hommes, l'odeur des différentes races d'animaux ( les lièvres qui sont parfois mais rarement cornus et hauts sur pattes, les oiseaux et les chats) enfin l'odeur des choses ".
    Je suis d'accord avec ton chien. C'est là la vraie vie, la grande sincérité philosophique.
    - Ben oui, c'est une sincérité philosophique qui, bien avant la fameuse encyclopédie chinoise imaginée par Borges, et qui a fourni à Foucault le point de départ de son livre "Les Mots et les choses", dénonce l'aburdité de toute classification...
    Heu...Je te coupe. Tu crois que le blogueur ne vas pas décrocher là?
    - Pas du tout. Blogueur ou pas les gens passent leur temps à cataloguer. Leur effort à rassembler est incessant.
    Je met un peu d'ordre dans mes poches. Si ça ne passionne pas les foules, je m'en moque. Cet effort échoue le plus souvent, faute d'un lieu déterminé où il serait possible de regrouper les choses.
    Tu as raison. Ce lieu brisé, c'est la pensée. Souvent elle m'apparaît comme dissociée de moi-même. Mais je la vois. Elle monte, elle descend. Je ne sais plus quel personnage de "La conscience de Zeno" s'amusait à prendre un crayon et du papier pour noter sa pensée. Il écrivait vite parce que, disait-il : "Le présent impérieux renaît et me dérobe le passé."
    - C'est exactement ce qui m'arrive.

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  • Fais moi cygne

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    Léda et le cygne, par Paolo Caliari dit Véronèse (1528-1588) - Musée Fesch Ajaccio.
    Zeus se fit changer en cygne pour séduire Léda. A l’issue de cette étreinte, Léda accoucha de deux oeufs. De l’un naquirent les jumeaux Pollux et Héléna, de l’autre, les jumeaux Castor et Klytaimnestra.

    dieu cimenté
    à ton ventre
    -battements des sèves
    dans ta bogue de femme-
    boire à la volée
    tes lèvres argileuses

    saison de blé vert
    où requalifier mon bec
    dieu mouille
    l'abeille ton sexe

    m'y peupler
    de tes mots fendus.

  • L'homme qui aimait les femmes

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    "Il y a des regards où naissent des enfants" Jean-Luc Gastecelle

    (http://lessansciel.hautetfort.com/ ou http://antilles0501.skyblog.com/)



    Mes nièces : Pauline et sa petite soeur Lucile. Photo Pierre C. dit "Pied-pied".

  • Landmannalaugar

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    Landmannalaugar : "le pays des hommes qui se baignent nus", en raison de la rivière -alimentée par des sources d’eau chaude- qui serpente dans cette contrée faite de collines ryolithiques, de reliefs lunaires, de gorges, de solfatares, offrant, à chaque pas, la palette aux trois couleurs primaires. La plus vaste et plus belle piscine du monde se niche entre les montagnes de cette partie sud de l’Islande. Une contrée étrange qui encourage la lutte pour le bonheur et à se mesurer humblement avec la nature. Une soif de comprendre pour mieux voir. On entre ici en grande communion avec le paysage tant il est exigeant, composé de couleurs jamais imaginées et difficiles à reproduire. L’antre praséodyme.
    Une terre rare sortie des entrailles du globe qui pigmente nos pupilles pour aider à cerner une coulée de vert prasin entre couleur lézard et cœur de poireau sur fond de cendre anthracite.
    Vaste collection de couleurs primitives appartenant au spectre solaire résultat mythique d’un mélange voulu par Odin.
    Ruban ponceau, meute de cailloux polychromes, érosion pelures d’oignon, activité du souffre jaune de Naples, témoignage bouillant de la géothermie à fleurs de pieds, argentement azuré du ventre de ce sol en fonction de la valse nacreuse des nuages, irisation néodyme de la pierre crachée il y a des millions d’années. Roche métamorphique : jade dite « pierre des flancs ».
    Et l’eau se faufile. Compose dans les défilés une musique bleu argent « Lohengrin ».
    Tout change quand la couleur n’est plus une matière mais de la lumière. En ce lieu, l’on se gorge soudain du proche et de l’ignoré. L’on se sent en harmonie avec le propre d’autrui…
    J'y serai, là, dans une poignée de jours.
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    Photo Gabor Patay

  • Sous les pavés Audiard

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    "Messieurs, si je vous ai arrachés à vos pokers et à vos télés, c'est qu'on est au bord de l'abîme. La maladie revient sur les poules. Et si j'étais pas sûr de renverser la vapeur, je vous dirais de sauter dans vos autos comme en 40. Le tocsin va sonner dans Montparnasse. Il y a le cholera qu'est de retour. La peste qui revient sur le monde. Carabosse a quitté ses zoziaux. Bref, Léontine se repointe. Bon, je récapitule dans le calme: On la debusque, on la passe à l'acide, on la dissout au laser et on balance ce qui reste dans le lac Daumesnil."

    Bernard Blier in "Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages"
    (Pour mémoire: film réalisé et dialogué par Michel Audiard en 1968)