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  • Pas fauché.

    L'aube vient de poindre. Le bleu s'installe dans l'encadrement de la fenêtre. Un vent soutenu fait pencher l'immense érable frontalier avec le territoire du voisin. Je peine à me lever. Un cercle de fer encadre mon front. Comme jamais auparavant. Bizarre. Au lever de jour, une barre et ça ne repart pas. Bof, l'eau bue hier soir était sans doute trop chargée de nitrate. Un café plus tard et un verre d'eau pour l'aspirine, je ne parviens pas à retenir un vomissement aussi inattendu qu'inhabituel. La maisonnée dort encore. Rien ne vas plus, je n'ai jamais connu un tel chambardement frontal. Jamais malade, toujours prêt à...
    Quelques angoisses passent, je découvre la sirène d'une ambulance. Puis des tuyaux partout, des écrans d'ordinateurs, un truc qui me serre le bras avec insistance toutes les dix minutes, des hommes et des femmes en blanc. Merde, je suis filmé pour la série "Urgences". Beaucoup de chiffres et peu de lettres. Choc de la photo qui s'imprime aussi toutes les dix minutes sur l'écran: 24/10 au compteur de la tension.
    "Bienvenue dans le monde de l'hypertension monsieur Trotter ! " Dixit une infirmière carossée comme un trente tonnes.
    - Ah, je suis hyper tendu...sexuellement. Et vous me proposez quoi pour faire baisser les chiffres de cette bourse ou la vie?
    C'est très agréable vous savez. Une petite fellation toutes les dix minutes et hop, vous rentrez chez vous. Heureusement, vous êtes beau et jeune ce qui ne gâche rien.
    - Ce qui ne gâte rien doit-on dire. C'est pour cela que l'on dit gâterie plutôt que cet horrible terme médical. Bien. On commence quand le traitement?

  • La route du cratère

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    Je pleuvais doucement
    Au bord du puits cartésien
    Pour laver mes poussières d'ange
    Aux confins du silence, un ruisseau noir
    Filait ves la mer toutes voiles dehors
    Nul ne se demandait où il allait
    Si ses lèvres humides étaient de velours
    Une chienne blanche, masse de chair attelée
    Calmait la nuit dans la nuit
    Où sont tes yeux j'y logerai les miens
    Tes chiots frémissent
    M'invitent à descendre aux caves obscures de l'ombre
    L'échelle tangue dans ce pays de la sultane
    Je pèse ton regard minéral
    Compte les jours heureux au calendrier
    Ruisselle comme un naufragé volontaire
    Je remonte, ivre de boire à ta source.

  • Anna, Mère courage

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    Le concierge du Palais situé sur la place rouge s’est donc vengé et vient d’inventer un nouveau proverbe russe : Si quelqu’un se met en tête d’élever les consciences endormies, tue-le dans un ascenseur. Pour le symbole.
    En Russie, rien ne change, sauf les costumes. Certes, il y a moins de médailles sur les vestons, moins de défilés militaires, davantage de sous-marins et de missiles rouillés mais le crime a toujours pognon sur rue.
    Vladimir, c’est étrange, dès que j’ai su qu’Anna Politkovskaïa, journaliste, avait été rectifiée de quatre balles dans la tête dans l'ascenseur de son immeuble moscovite, j’ai tout de suite pensé à toi. Il y a peu, je pensais déjà à toi. J’étais sur la « Riviera » avec un ami journaliste, comme moi. Nous avons bu un verre au bar d’un célèbre palace. Il y avait là quelques-uns de tes amis. Des nouveaux milliardaires qui s’en mettent plein les poches depuis que tu as repris les rênes du commandement des oléoducs. Ils étaient vulgaires, comme toi. Jetant à la figure du personnel de l’hôtel des billets de cinq cents euros.
    Des bourrins qui ont su profiter du « changement ». Sur leur tronche de trous du cul, l’on pouvait distinguer qu’ils s’étaient, comme toi, élevés en rampant. Comment, dès lors, ne pas retomber sur ses pattes ?
    Poutine, les mots te font peur. Tu as bien raison. Ils peuvent te tuer. Anna savait les manier. J’aimais profondément cette femme parce qu’elle avait plus de couilles que toi. J’emploie à dessein ce terme parce que je sais que tu ne comprends que ce seul langage. Raciste, cynique, psychopathe, tu as, décidément, toutes les qualités pour gouverner. Tu viens de faire un pas en avant à ton pays qui était déjà au bord du gouffre. Oui, je connais mes classiques Vladimir, j’étais grand reporter à « l’Humanité » pendant des lustres.
    Le mur est tombé et j’ai décidé de voler de mon propre zèle. J’ai connu beaucoup de journalistes qui sont morts en Géorgie, en Tchétchénie, en Sibérie, bref dans ton paradis pour toutes les mafias. Ils ont témoigné et ils ont été flingués par tes sbires pour avoir simplement raconté comment tu sais faire « parler » les populations qui rechignent à te suivre en silence, comme en Tchétchènie. Vladimir, en vérité je te le dis : Tu a eu tort d'éliminer celle dont les livres, les milliers d'articles dissèquent ta stratégie de tueur en Tchéchènie. Poutine, t’as une fiente d’ourss à la place du cerveau. Je te pisse à la raie, espèce de stalinain de jardin pour aparatchiks. Ne viens surtout pas en voyage officiel par ici !
    Photo Reuters

  • Scènes de chasse en Provence

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    Allo ! Bonjour madame, deux chiens de chasse se promènent depuis une bonne heure sur mon terrain. Il est clair qu’ils se sont perdus. Et je viens de noter ce numéro de téléphone sur le collier de l’un deux…
    - Qui ya marqué sue l’collier ?
    - Heu…attendez, je vais regarder à nouveau. …Viens beau chien, il faut que je consulte ta plaque minéralogique! Allo, vous m’entendez madame ?
    - Wouiiiiiiiiii !
    - « Rhaya » indique la plaque! Pas facile à attraper votre chien. L’autre est très craintif.
    - Est ça « Rhaya »!
    - Parfait. Je pense que je vais garder les chiens de votre mari jusqu’à ce qu’il termine sa partie de chasse…
    - Y’a le labattue !
    - Pardon ? Le quoi ?
    - Le labattue…
    - Ah, je comprends, ils sont de la battue aux sangliers. Très bien madame. Je vous donne le numéro de mon portable et vous le transmettrez à votre mari…
    - Quoua ?
    - Je vous disais qu’il serait souhaitable de communiquer mon numéro à votre mari afin qu’il...
    - Y’a un portable aussi.
    - Merveilleux. Si votre mari chasseur dispose également d’un portable alors la terre peut continuer de tourner rond.
    - … ???????? Où c’est vot’ maison ?
    - Elle est rouge, pas très difficile à trouver.
    - Rose ?
    - Non, rouge !
    - Rosée ?
    - Comment vous dire ? Rouge, comme rouge. Enfin rouge roussillon, voyez !
    - Raouge ?
    - Oui, raouge, si vous voulez ! Bon, je suis très occupé madame. Je dois vous laisser. J’organise en forêt, demain dimanche, un lâcher de scouts pour curés pédophiles indiens et le temps presse…Et je peux vous dire que c'est la croix et la Bavière.
    - Hein ? Indiens en forêt ?
    - Oui, un autre genre de battue, voyez, mais sans chien. Les gosses sont lâchés en lisière des bois et ils disposent de quinze petites minutes pour sauver leur arrière-train.
    - … ??????? Hi han, hi han, hi han ! Et, à marche ?
    - Oui, très, très bien. Nous sommes subventionnés par le Conseil général qui nous apporte également son soutien logistique.
    - Ah bon ? Le général aussi ?
    - Oui, il faut évoluer avec son temps. Voyez, l’année prochaine, j’espère organiser un vol de culs de jatte ou d’unijambistes. Et bien, figurez-vous que j’ai déjà l’appui du Crédit Agricole. Bon, je vous laisse. Bonne journée, madame.

  • Y-a-t'il encore un salopard dans la salle obscure?

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    - "I was born..."
    Pourquoi tu chantes depuis ce matin cette fameuse chanson de "La kermesse de l'Ouest" (Paint your wagon) ?
    C'est vrai qu'elle est chouette la voix de Lee Marvin. Si j'étais pas chienne et ben, le Lee, j'en ferai bien mon casse-croquettes. Ce buriné me met en transe.
    - Ouais!
    Sacrée tessiture, hein! Une voix de basse, genre septième sous-sol.
    - Ouais !
    Tu imagines un remake frenchie de ce film? Un truc avec des chanteurs comme Cali, Vincent Delerme, M, Benjamin Biolay...et Patrick Juvet ? Dis, tu imagines?
    - Pfffffffffffffffffffffff !!!!!
    Ah, tu vois plutôt Patrick Juvet dans le rôle de Liberty Valance...
    - Hâââââhhhhhhhh !
    Et pour jouer dans les douze salopards? Tu vois qui? Johnny Depp, Caprio. Tu crois qu'il nous reste quelques gueules cassées dans le 7ème art ? Hormis Christopher Walker.
    - Grrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr....
    Tu veux dire qu'il n'y a plus de Paul Newman, de Jack Palance, de James Coburn, d'Ernest Borgnine, de Lee Marvin, de Robert Mitchum, de Charles Bronson, de Lino Ventura? Qu'il n'y a même plus douze salopards qui fument comme des pompiers en attendant la mort ? Ni sept mercenaires...
    - Waaaaaaaaarch !
    Parfois je me demande ce qu'écrirait Oscar Wilde sur l'évolution des tronches au cinéma. Là maintenant, en 2006.
    Il disait que "le visage d'un homme est son autobiographie..."
    - Il disait, aussi, que celui d'une femme est pure fiction.

  • L'Honeste volupté

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    Jamon y queso, Bar Las Teresas, Sevilla. Photo Yann.G's

    Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es... Les arts de la table sont devenus reflets de l'évolution des courants de pensées de la société et donc de précieux repères pour les historiens. Dès l'utilisation du feu, les hommes se sont faits les dents avec de la viande grillée ou fumée. Puis, en 1953, la cocotte-minute SEB est arrivée pour le "bonheur" des consommateurs pressés de profiter des "Trente glorieuses" avec en prime un petit livre de 300 recettes qui a pris beaucoup de poussière et que l'on oublie parfois sur une étagère.
    Il en a coulé des métaphores culinaires sous les ponts de Paris depuis le Moyen-âge et l'apparition des premiers cuisiniers. Comme ce Taillevent, (Guillaume Tirel, 1310-1395) qui fut l'un de ces grands cuisiniers. Au point d'être nommé premier queux de Charles-V, puis écuyer de cuisine de Charles-VI, avec privilèges, honneurs, richesse. Sur l'écu sculpté de son tombeau figure trois marmites et six roses. Son grand ouvrage, le Viandier (1370), l'un des premiers livres de cuisine française. Oeufs rôtis à la broche, dodine, civet d'huître, lamproie en galantine, hochepot de poulet, lapereaux en saupiquet trônent à cette époque sur toutes les tables des nobles et des bourgeois.
    Et pour être complet, mentionnons le "Ménagier de Paris", livre qui est un traité de morale et d'économie domestique, que composa un autre bourgeois parisien vers 1393, sous le règne de Charles VI. Outre la préparation de plats et leurs présentations ce traité en vieux français est l'un des plus important ouvrage traitant de la cuisine.
    Un siècle plus tard, Platine de Crémone (pseudonyme de Bartéloméo Sacchi) sort du rang à l'instar d'Epicure et d'Apicius, auxquels il se réfère. Né en Italie au moment de la Renaissance ce bibliothécaire au Vatican n'est pas cuisinier. Il est proche des Médicis qui ont à cette époque une influence déterminante sur l'évolution de notre cuisine. C'est un ouvrage publié en latin en 1474 : "De honesta voluptate et valetudine" (le Traité de l'honeste volupté) qui rend Platine de Crémone célèbre. Il est rapidement traduit en français et en allemand. Avec une volupté gourmande, il dépasse la gastronomie pour y décrire les règles morales et esthétiques à respecter, en y associant le souci de la santé. On y trouve que très peu de recettes de cuisine, qui sont d'ailleurs de conception médiévale.
    Cette symbiose cuisine santé, présente dans les ouvrages depuis les auteurs grecs, ne disparaît que vers la fin du XIXe siècle. C'est l'art de vivre à l'époque des Erasme et Rabelais qui y est décortiqué. Platine énonce les mêmes principes que ceux que Brillat-Savarin publiera deux siècles plus tard. Entre les deux, il y aura Olivier de Serres et son " Théâtre d'agriculture" en 1600 et dans son sillage Nicolas de Bonnefond qui explore à son tour l'alimentation sous le règne de Louis XIV dans un traité intitulé: "Les délices de la campagne" tandis que Massialot en 1691 se cantonne à rendre compte des travaux du "Cuisinier Royal et Bourgeois".
    Pour tous ces esthètes, si manger est une nécessité, savoir bien manger est un art où la connaissance des aliments compte tout autant que leur dégustation. En ce sens, le délicieux Grimod de la Reynière s'est largement distingué de ses prédécesseurs en publiant "l'Almanach des gourmands" en 1802. Il fait figure de précurseur. Sans conteste, l'un des plus grands artistes de la bonne chère qui, bien avant Brillat-Savarin, a le mieux codifié et organisé l'appétit des gourmands et gourmets. Il a le premier écrit avec jubilation et humour les plaisirs de la ripaille avec un zeste de philosophie. Observateur de choses de la nature, il a éduqué le bourgeois à la cuisine réservée, jusque-là, aux aristos, avant et après la Révolution. Il fut assez proche de la philosophie du divin marquis en prônant la débauche gourmande "pourvu que celle-ci soit accomplie selon un certain ordre." Chez Grimod, il n'y a pas de place autour des grandes tables pour les bâfreurs désordonnés.
    Rassasiés de solides tranches de vie naturalistes, les forts mangeurs de société et de bibliothèques ont encore beaucoup de livres à dévorer pour percer le mystère de la recette de cuisine à travers les âges. Chargé d'affects et de pulsions le lecteur doit savoir qui l'a nourri avant de chercher à manger la chair de l'autre : " dis-moi ce que tu manges et bois, comment tu manges et bois et je te dirai si tu appartiens au peuple ou à la bourgeoisie, au monde artistique ou politique, si tu es moral ou pas, riche ou pauvre, misanthrope ou cordial"
    Il va de soi que la femme est de tout temps la figure essentielle de cet itinéraire de gastronomie littéraire par la réversibilité des plaisirs de chair et de bouche. Il suffit de relire Maupassant, ogre tourmenté et croqueur de femmes. On mange aussi beaucoup dans les romans de Flaubert même si la digestion s'avère difficile. Le héros balzacien ou stendhalien à de l'appétit, les papilles toujours excitées qui se transforment en boulimies le plus souvent. Une boulimie du savoir. Bel-Ami veut manger, et finit par manger la société. Les femmes se laissent volontiers déguster comme cette Boule de suif qui s'affirme nourricière avant d'être exclue du petit monde qui l'entoure et du pique-nique final. Il y a encore les Ulysse des gargotes, les délices mystiques de Huysmans à rebours de la nourriture terrestre. N'oublions pas le style faisandé de Verlaine, le coulis mallarméen, la nutritive moelle de Baudelaire où mets et mots s'échangent réciproquement. Autant de festins de mots qui traversent le temps et qui s'adaptent aux époques. La poésie de la carte n'est pas indifférente dans le choix d'un menu. N'est-il pas?

    Pour Elvire et Pierrot le fou

  • Doggy blague

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    Je trouve, cher Charles, que tu as une vie de gosse avec des moyens d’adulte.
    - Je trouve que tu vieillis en ce moment. Plutôt bien d’ailleurs. Si ce n’était ce double menton qui se dessine…
    Je trouve que tu es bien plus mieux physiquement qu’à ton arrivée ici, espèce de Parisien. On ne voit même plus tes côtes.
    - Je trouve que Mademoiselle ne se prend pas pour une moitié de sac de croquettes pour chienne de riche survitaminée.
    Je trouve que tu es bien trop sûr de toi, Lord Byron du pauvre ! J’aimerais que tu me laisse uriner en toute quiétude. Dégage bâtard !
    - Je trouve que Milady pète un peu trop dans la soie parfumée au thym et au romarin.
    Je trouve que tu serais bien mieux dans ton deux pièces à la porte de Montreuil.
    - Je trouve que tu ressembles de plus en plus à Danièle Mitterrand.
    Je trouve tes propos d’un poujadisme de gauche proche de l’archétype téléramesque. Tu me gonfle là. Je vais entamer une grève de la faim, tiens ! Allo, Brigitte, reviens, ils sont devenus fous !

  • Au-delà des limites

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    A l'heure la plus calme, vers cinq heures du matin, je pouvais entendre distinctement pousser à petits bruits les racines de ma solitude. Vers midi, je rentrais avec ma gibecière pleine de bruits de feuilles de chêne piétinées par un vieux solitaire. Avec cette certitude accrochée au bout du fusil: Toute vie peut-devenir extraordinaire quand la solitude la sauve d'une facilité banale. L'après-midi était consacrée à la reprise en mains de nuages aux ourlets décousus. Photo Yann G's

    Pour Xavier

  • Lassitude des esthètes de lard

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    Tu as l’air bien songeur. Contrarié ?

     

    - Non, pas contrarié. Je réfléchis.

     

    Hum, tu penses à quelqu’un là ! On ne me la fait pas. J’ai du flair, n’oublie pas.

      

    - A quelqu’un oui et à beaucoup de personnes. J’essaie surtout de me souvenir de ce que je pensais de l’amour quand j’avais entre vingt et trente ans.

     

    Juste après 1968 ?

     

    - Tiens, pourquoi cette date ?

     

    Une date phare, non ? Ne dit-on pas que les enfants des soixante-huitards sont enclins à préférer l’immobilité intérieure voire la simple fuite dans l’imaginaire…

     

    - On dit beaucoup de bêtises. Je préfère parler d’ennui plutôt que d’immobilité.

     

    Certes, mais l’ennui n’est pas obligatoire.

     

    - Ben ça c’est vrai alors. Il est bon de s’ennuyer un peu au cours de sa vie. Et ça ne date pas d’hier.

     

    Tu ne t’es pas trop ennuyé toi, entre vingt et trente cinq ans. Je veux dire avec les filles. Tu tombais amoureux à chaque fois qu’une femme te demandait l’heure non ?

     

    - Ah bon ? J’étais plutôt un lapin. Passé 23 ans, j’avais épuisé ma besace  d’ennui.

     

    M’ouais. Tu me fais penser à ton vieil ami le dandy des faubourgs. Tu sais le « Narcissique-léniniste ». Celui dont le roman commence ainsi : « J’ai joué des femmes comme on joue du violon. D’abord d’instinct, puis peu à peu j’ai appris les gammes, le solfège amoureux… » Enfin quelque chose d’approchant. Je cite de mémoire.

     

    - Tu as bonne mémoire. Chez lui, c’était plutôt de la mélancolie. L’ennui me semble plus aride et la mélancolie franchement musicale. Le dandy aime à combler un vide entre deux projets sur banquette Récamier.  Non, ce à quoi je pense c’est à l’indifférence, au dégoût, à l’inattention, au sentiment d’inauthenticité, à l’aliénation, bref à l’ennui qui s’infiltre partout.

     

    L’ennui fascine ?

     

    - Je dirai plutôt l’acédie. La face noire de l’ennui.

     

    Comme ces personnages Beckettiens réunis sur la scène du «  théâtre de l’ennui » ?

     

    - Si tu veux. Des Beckettiens qui ont le verbe solitaire, celui qui absorbe tout, qui digère l’ego. Je préfère ceux-là. J’apprécie également le spleen du passager esseulé de « l’Armand-Béhic » (des messageries maritimes) en route  vers l’Australie, celui qu’éprouve l’inconsolable « Consul général de France à la Plata ».

     

    Il est marrant ce poète diplomate. La tête toujours plongée dans la fleur de la mélancolie. Il a pourtant épuisé quelques femmes pendant ses croisières.

     

    - La compagnie des femmes, fût-elle maritime, n’empêche pas une délectation morose que les voyages ne dissipent pas. Finalement, c’est une méchante tuberculose qui a emporté Jean-Marie Levet. Il n’avait que trente-deux ans.

     

    Plutôt Baudelairien que Beckettien le diplomate…Il était riche mais pas oisif tout de même.

     

    - Une sorte d' ange déchu toujours en exil, il s’imaginait une patrie ailleurs, sans doute sur les terres de la poésie. Les héros de Beckett se désintéressent de la vie. Ils n’ont d’attention que pour leur chapeau et leur carnet de notes. Vivent dans des lieux indéterminés. Faire l’amour,comment entretenir des parlottes leur paraissent cocasses. Molloy,dans le roman éponyme se lasse vite de besogner Ruth, trouvant que c'est fatiguant à la longue. C'est toujours la même chose soupirait Sénèque (Quousque edaem).

    Tu es d'accord avec S. quand elle écrit: "C’est dans ce va et vient des foules et solitudes en soi qu’on se dispute sa part manquante."

    - Rien ne manque aux personnages de Beckett; ils ont tout en trop. C'est le rien qui est l'objet de leur désir.

    Et pour S. ?

    - Les voluptés spleenétiques sont l'apanage de la jeunesse, la sécheresse du coeur le privilège de l'âge.