26.10.2009
Paul Carpita, un précurseur censuré

"On a beau savoir que tout arrive un jour, cela fait comme un coup d’épieu dans les tripes. Paul n’est plus. On le revoit encore comme si c’était hier, en plein tournage de nuit, avec un caban bleu de marin et la casquette vissée au crâne, ses petites lunettes d’instit rigolard, sa voix incroyablement chaleureuse à laquelle aucune uniformisation du langage n’avait jamais réussi à faire perdre sa faconde et son accent marseillais. Paul, lucide et modeste au demeurant, roulait les sons avec gourmandise, qu’il parlât des amis, du Parti communiste ou de tous les films qu’il avait encore en projet, mélangeant travail du deuil et espoir d’y parvenir quand même. La dernière fois qu’il nous avait appelés, c’était pour signaler la parution de ses oeuvres en vidéo et celle du beau livre d’entretien coécrit avec Claude Martino, notre estimé confrère de la Marseillaise. On avait écrit, bien sûr, avec joie.
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PÈRE DU CINÉMA HUMANISTE, ISSU DE LA RUE
Né le 12 novembre 1922 dans la ville qu’il n’allait pas quitter, Marseille, d’un père docker et d’une mère poissonnière, il sera instituteur presque toute sa vie, faisant tourner élèves et amis dans la Récréation, Marseille sans soleil, Graines au vent…, ses premiers courts métrages qui ne sont pas sans rappeler Jean Vigo. « Dès que j’ai su me servir d’une caméra, je l’ai tournée du côté des millions de gens qui ressemblent à papa et maman, les gens humiliés, méprisés », dit-il. Confirmation avec son premier long métrage, le Rendez-vous des quais, histoire d’amour entre un docker et une ouvrière lors des grandes grèves sur le port visant à retarder le départ des bateaux en partance pour l’Indochine. Ce film est le chaînon manquant entre Toni, de Renoir, et donc tout le néoréalisme italien qui en découle, et les débuts de la nouvelle vague, quand Jacques Rozier filme les jeunes zigzaguant sur leurs scooters dans les rues de Cannes. Sinon que le film de Carpita, militant communiste, est censuré et saisi dès la première projection, le 12 août 1955. Le nom du Marseillais n’est guère connu à Paris. Lui ne sait rien des rouages des commissions ministérielles de la capitale. L’oeuvre tombe dans l’oubli pour ne réapparaître dans toute son aveuglante lumière que lors de sa résurrection, en 1989. Enfin, grâce lui est rendue. Paul est ravi, mais a alors soixante-sept ans. Peu importe. Pris d’une nouvelle jeunesse, Paul Carpita renie les décennies d’inactivité et décide de se venger du temps. Son deuxième long métrage, les Sables mouvants, en 1995, n’est sans doute pas en phase stylistique avec ce qui se fait alors mais il marque une magnifique continuité dans la foi en le grand cinéma humaniste, généreux et issu de la rue. Il en va de même avec son troisième et dernier long métrage, qui répond au double et superbe titre de Marche et rêve et les Homards de l’utopie. Ces derniers temps, Paul Carpita préparait un nouveau film, le Dessin, en compagnie de Claude Martino. On n’est pas étonné d’apprendre qu’il est mort dans l’action. Paul restera comme un modèle de cinéaste n’ayant jamais baissé les bras. Son travail n’a pas fini de nous hanter."
JEAN ROY (in "L'Humanité")


Trackbacks
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Commentaires
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Ah, quand même ! Je m'attendais à un article de ta plume. Pourquoi cet effacement, tu l'avais plusieurs fois rencontré, soutenu ce petit père adoptif de la nouvelle vague. De plus, tu en sais long sur cette affaire de censure à plusieurs tiroirs. Alors, je me demande...
Magnifique la photo de C. Ducasse.
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Ecrit par : Isolde | 27.10.2009
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Question très pertinente, Isolde. Je partage.
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Ecrit par : M. | 27.10.2009
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tsss, tsss, je vais lui consacrer beaucoup de mon temps dans mon travail d'écriture en cours. Patience les bergères! Je ne peux être au four et au moulin.
Paul mérite que l'on s'attarde un peu plus sur son travail qui me hante depuis la renaissance du "Rendez-vous des quais". Depuis que je l'avais rencontré, en fait.
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Ecrit par : Blog_trotter | 27.10.2009
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Je ne le connaissais pas. Pourtant le Rhône descend jusqu'à Marseille ! Merci.,
"« Dès que j'ai su me servir de la caméra, je l'ai tournée du côté des millions de gens qui ressemblent à papa et maman, les gens humiliés, méprisés » P.Carpita.
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Ecrit par : Sylvaine | 27.10.2009
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Paul Carpita travaillait d’une manière très personnelle, en partant du matériau brut. Paul Carpita était à l’avant-garde. Qui sait quelle influence son film aurait pu avoir sur le cinéma français ? Depuis l’interdiction de son oeuvre, Paul Carpita a mené une vie modeste. Preuve ultime, si nécessaire, de son intégrité. Il est temps que nous le reconnaissions enfin comme un héros.
Ken Loach.
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Ecrit par : Ken Loach | 27.10.2009
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