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  • Confessions

     

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    Sur le divan


    Je t'écoute mon petit.

    - J'étais sur cette terre que nous appelons ici la Taurelle et me je sentais si bien comme emportée par le bruit du torrent venu des sources de l'Huveaune. Fascinée par la vitesse de l'eau et ses métamorphoses. C'est qu'il avait beaucoup plu la veille.

    Et alors...?

    - Sans cesse aux aguets, selon mon code génétique, je ne prétais l'oreille à rien d'autre. J'en oubliais les rouge-gorges bien ventrus malgré la froidure de cet hiver. Je manquais presque tout. Le passage des grives, les cavalcades des sangliers en meute. Je n'avais qu'une toute petite attention, discontinue, facilement épuisable.

    Ce n'est pas là un péché !

    - Si, si, jutement. Mon plus gros péché que je n'ose même pas vous confesser, mon père. La vie est si urgente et je passe à côté du gibier.

    J'insiste, il n'y a pas de quoi réciter un Notre-père...Tu dois apprendre tous les chemins de ton labyrinthe même si tu ignores comment tu y es entrée. Et puis, à la longue, tu en sortiras grandie.

    - J'ai une foi si ardente en l'univers qu'elle me ronge, mon père. On m'a tant épelé le monde jusqu'à me le décortiquer que j'en oublie de japper, de dénicher dans les taillis le pigeon voyageur, la perdrix solitaire...

    C'est comme si tu n'avais pas domestiqué les simagrées de la neige, trouvé d'où vient le vent, traduit les hiéroglyphes en étoile du givre ?

    - C'est ça, mon père. Je me sens vieillir. Engoncée dans mon uniforme de chienne savante folle. Les yeux comme deux morceaux de braise dans une gueule de cendres. J'ai la cervelle bourrée d'innombrables syllabes invisibles. Je ne peux qu'aboyer quelques poèmes appris par coeur.

    Chienne de vie. Tu sais, je ne suis pas prêtre. Seulement un psychanalyste pour chiens.


  • Le Je à coups de règles

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    Il paraît que l'on ne parle que de ça.
    De la rencontre d'un bateleur de foire avec de vrais gens.
    Onze apôtres du café du commerce censés représenter la France qui connait,
    Comme chacun sait,
    Des hauts et des bas.
    Surtout des bas.
    Il va de soie.
    Alors, il y a eu débat
    Tout autour d'un parapluie.
    Le turlupin, tantôt pitre, tantôt enjoleur,
    Souvent grimacier et postillonneur d'adjectifs,
    A vendu son lot en moins de deux.
    Imposant son Je à coups de règles.
    La Cène, servie sur un plateau froid télé,
    N'a pas manqué d'attirer une foule de curieux.
    En ce temps là, je regardais le ciel au crépuscule.
    J'ai pris le temps de m'interroger sur ce nouveau concept:
    Les vrais gens.

  • L'alarme à l'oeil

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    Lil' Kim rappeuse américaine.
    Photo One world magazine


    Chéri, tu aimes ma nouvelle burqa?

    - Oui mon amour...enfin, ce que je préfère se sont plutôt tes dessous chics.

    Tu sais, c'est très tendance la burqa en ce moment...

    - Je l'ignorais. Je veux dire que je n'étais pas au Coran.

    Oh ! Personne ne t'oblige à verser dans le satanisme primaire.

    - Très drôle. Tu souhaites que je lance une fatwa contre tes attributs, mon chaton ?

    Pourquoi pas.

    - Tu ferais mieux d'aller au carnaval en Belgique, le port de la burqa est toléré durant cette période.

    Non, je crois que je vais aller avec toi assister à ta prochaine réunion de la section socialiste du 5ème arrondissement.

    - Bonne idée. Il y a là quelques féministes qui te soutiendront dans ta juste lutte pour attirer tous les regards.

    Ben oui, pour une fois, je ne passerai pas inaperçue.

    - Inversement, je ne pense pas que tu sois acceptée moyennement vêtue de cet accoutrement dans les services pudiques.

    Et si je me risquais à passer les grilles de la place Beauveau ?

    - En tant que bombasse, tu as toutes tes chances. Salafistes, salsifis, tout ça c'est du Babel au même pour les plantons.




  • Mercantour de passe passe

     

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    La nature s'accomode l'hiver d'abondantes métaphores souvent obscures et parfois sans relief. Lancé à la recherche d'une meute de loups sur "des chemins luisants comme des baves de limace" (Giono), je me suis surpris à glisser, aux aurores, sur un lac revêtu d'une solide couverture de glace, situé dans un coin ignoré des colporteurs de mauvaises nouvelles à l'intérieur du parc national du Mercantour. Le gel m'a semblé éternel au petit matin de ce dimanche de janvier. La batterie de mon appareil a rendu l'âme juste après cette photo. De rage, je l'ai jeté dans la gueule du loup.
  • L'eau routinière

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    Gorges du Caramy (Var)

    Quelques jours après sa naissance
    l'eau douce cherche son calcium
    tâte le pouls des pierres
    érode les loges de l'ombre
    s'affiche sous les lumières de la ville
    se perd dans les méandres des plaines
    cherche à prendre de la bouteille avec ses affluents
    puis disparaît lorsqu'elle entre dans sa mer.


  • Le poème flottant

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    OUTWARDS
    (À Francis Jammes)

    L'Armand-Béhic (des Messageries Maritimes)
    File quatorze nœuds sur l'Océan Indien...
    Le soleil se couche en des confitures de crimes,
    Dans cette mer plate comme la main.

    -Miss Roseway, qui se rend à Adélaïde,
    Vers le sweet home au fiancé australien,
    Miss Roseway, hélas, n'a cure de mon spleen;
    Sa lorgnette sur les Laquedives, au loin...

    -Je vais me préparer -sans entrain!- pour la fête
    De ce soir: sur le pont, lampions, danses, romances
    (Je dois accompagner Miss Roseway qui quête

    -Fort gentiment- pour les familles des marins
    Naufragés!) Oh, qu'en une valse lente, ses reins
    A mon bras droit, je l'entraîne sans violence

    Dans un naufrage où Dieu reconnaîtrait les siens...

    Henry J.-M. Levet


    Je ne m'en lasse pas de lire et relire les poèmes de voyage de Monsieur le consul de France à La Plata.

  • Sur les quais de l'incommunicabilité

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    Superbe photo de Shutterlag


    On ne part pas. Tel est le nom de cette station du RER. On ne fait que transiter, celui de la prochaine. On ne se parle pas est inscrit en lettres blanches sur fond bleu marine à trois stations de là, celle de la correspondance du lecteur situé à gauche. Le second acteur de ce drame est une secrétaire de direction. Elle envoie des SMS à la mer. La dame chaussée de bottes de sept lieues guette le museau du prochain train. Le quatrième larron est étudiant en communication à la Sorbonne. Il dialogue également par SMS et demande à sa mère de lui envoyer des bouteilles pleines de messages de détresse. La cinquième roue de ce carrosse est une japonaise. Elle a mis ses jambes entre-parenthèses. Sa vie parisienne aussi, d'après les statistiques. Les japonais se suicident beaucoup à Paris. Ils ont du mal à communiquer avec les indigènes.
    Autant de personnages qui n'ont rien de beckettien mais qui ont l'impression de voir filer le temps et leur argent plus vite qu'à Vesoul ou Romorantin. Sans oublier Tokyo où l'on s'entasse dans les rames de métro depuis des lustres, histoire de lier connaissance d'un peu plus près et encore plus vite.

  • La dernière vague

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    Eric Rohmer à Mouffetard, un dimanche de janvier 1999 (photo Christian Ducasse)

    Mince comme un fil, habitant de la rue d' Ulm, fidèle de la piscine  Jean Taris, Eric Rohmer, casquette et sac à dos,  ne cessait de se déplacer dans le V ème arrondissement et empruntait régulièrement la ligne B du RER ...C'est ce petit message là que mon ami
    Christian Ducasse, en voisin du cinéaste, m'a envoyé hier soir.

    Cinéaste singulier, il était devenu le père adoptif des jeunes filles en fleurs de la normalité bourgeoise, pressées d'offrir à leurs prétendants des bouquets de mots. Chaque film étant pour lui l'interstice ouvert sur l'incessante métamorphose de la réalité. Théoricien du 7ème art, il aura largement participé à la grande épopée de la dialectique continuelle entre le non-dit et l'expression, entre le magma d'indicibilité et la parole écrite avec soin qui, naissant de ce magma, le déplace et le modèle comme les vagues sur une plage...donnant forme au silence de l'amour et à sa perpétuelle dérobade.




  • Comme les heures se hâtent

    Ce fut un enterrement étrange dans son déroulement. Tout le monde s'était retrouvé dans la salle d'accueil du funérarium. Un ensemble de maisons aux allures japonaises. Le petit bassin accentuait cette impression en entrant. Il y avait aussi un bosquet de bambous et beaucoup de végétaux exotiques. De fait, la cérémonie fut très zen. Pas de prêtre ni d'encens. Près du cercueil peu fleuri se tenait la fille du défunt. Une femme grande et belle. Elle prononça quelques mots pour refouler les ombres. Simples et vrais comme son père trop vite emporté par la faucheuse.

    Comment résumer toute une existence en cinq minutes ? dira-t-elle comme pour s'excuser. Comment décrire le bleu du ciel l'été au dessus du cabanon parental et son joyeux bordel ? Comment rappeler les moments de cette vie primordiale ? Elle préféra ignorer les règles du discours, la hiérarchie perspective de la phrase.

    La femme grande et belle invita enfin l'assemblée émue à se joindre à la famille quelques lieues plus loin dans la maison nid des petits enfants du disparu. Histoire d'évoquer ces instants de convivialité qu'il portait si haut. L'homme était très grand et son regard bleu.

    Il parlait peu. Se contentait de sourire.Vaguement. Il n'avait plus à prouver à lui-même et aux autres sa propre valeur, sa vitalité, sa capacité à aimer sans juger.

    En partant, deux anciens  échangèrent quelques phrases:

    "Quand j'ai eu cinquante ans, je me suis aperçu que le temps marchait plus vite que moi. Aujourd'hui, j'en ai soixante dix-huit et c'est autant d'images en accéléré. Et toi, tu ne trouves pas que ça va trop vite?

    - Si bien sûr. Le temps m'invite à trouver refuge dans ses plis. Mais j'ai trouvé la parade. Je vis tout à fond en m'identifiant à lui.

    Mais tu t'identifies à qui ?

    - Ben au temps.

     

     

     

     

  • Le grand passage

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    Bling bling tower (818 mètres)

    Petit tour du monde radiophonique. Hier soir j'écoute France Info qui m'apprend, juste avant le grand sommeil, que Dubaï a inauguré le 3 janvier 2010 son orgueil de verre et de béton grâce à l'aimable participation d'ouvriers indiens payés avec un lance-pierres (cinq dollars par jour).
    Parvenus de tous les pays, vous avez désormais l'occasion de briller par votre entassement dans cette vitrine de luxe vulgaire parmi  517240 mètres carrés. Sous le soleil exactement. Formidable! Mais dans quel monde Vuitton ?

    Ce matin, la même radio m'invite à un bonjour tristesse pour commencer l'année: "La chanteuse Lhasa est morte à 37 ans, en la ville de Montréal, emportée par un cancer du sein...".


     

    Poids des mots, choc des images.

     

    Lhasa. Un prénom qui claquait comme un fouet révolté. Celui d'une ville tibétaine. Une voix nomade, insaisissable, donc libre. Avec des accents de tragédie ordinaire. De celle que l'on croise en voyageant beaucoup. Lhasa avait dans le coeur tous les paysages traversés avec ses parents dans un bus qui devait ressembler à celui du film de Sean Penn "Into the wilde". Américaine par sa mère vaguement actrice et photographe, mexicaine par son père de temps en temps instit mais surtout grand intellectuel, indienne par sa volonté farouche d'ignorer les géomètres et leurs parcelles closes, tzigane de coeur par ses transhumances, Lhasa tissait des liens avec l'authentique comme tous les artistes qui ont leur corps momentanément ici et leur âme là-bas, avec le souci constant d'explorer tous les territoires. C'est pourquoi cette féline chantait aussi bien en espagnol qu'en anglais et même parfois en français. Un temps, elle résida à Marseille parce que c'était un port de moindre attache, une ouverture possible vers les grands espaces. Elle est apparue telle une étoile filante à la fin des années 90 dans le ciel non commercial de la ritournelle. Et aura su toucher des millions de coeurs. Adieu, petite flamme!

     

    Le titre de cette note est emprunté au livre de Cormac McCarthy parce que Lhasa aurait très bien pu être l'héroïne d'un de ses romans.