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27/02/2008

Échardes dans la langue des bois

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"Nous sommes trop vêtus de villes et de murs. Nous avons trop l'habitude de nous voir sous notre forme antinaturelle...Nous ne savons plus que nous sommes des animaux libres..." Jean Giono 

Nous revenons par le chemin qui longe la lisière de la forêt. La chienne jappe en direction de "notre" passage secret. Une muraille de buissons, de ronces, de pommiers nains et sauvages aux pointes acérées, de maigres chênes et de pins. L'endroit est quelque peu marécageux. Réceptacle des eaux qui s'écoulent du flanc de la montagne, ce porc de l'angoisse est parfois transformé en souille voire en bauge. Perle insiste pour que j'entre en rampant dans ce lieu giboyeux. Elle m'incite à faire le pied: "Allons au rembuchement" qu'elle me dit avec ses yeux. Je distingue quelques traces d'essais sur l'écorce d'un chêne situé à l'entrée de ce bourbier. Une encoche récente ? La plaie laissée par les défenses du solitaire que j'aperçois parfois traversant le plateau à bon train est profonde. La bête pèse plus de cent kilos. Un quintanier sans aucun doute. J'hésite. La chasse au gros gibier est fermée donc la bête se pense au calme. Nous entrons. Charles pénêtre le premier. La reine Perle suit. Nulle trace de sanglier. Quelques boutis aux pieds des chênes. Le boutoir du groin a transformé la zone en gruyère. Les arnottes sont cuites depuis plusieurs jours.

Le passage est large comme la bête. Moins haut que Charles. Je prends un bain de boue. J'en ai partout, sur les mains, le visage, les genoux. Je ne vois plus la fin de ce tunnel. La toile de parachute de mon parka résiste bien aux ronces. Où sont les chiens ? Silence total. Je tends l'oreille, attentif au moindre claquement de mâchoires. Le sanglier, quand il est au ferme, bref, lorsqu'il doit faire face aux chiens, émet ce bruit de dents caractéristique pour annoncer la charge.

J'imagine soudain le pire. Il ne ferait qu'une bouchée du grand Charles dans ce labyrinthe. Il n'y qu'une entrée et qu'une seule sortie. Mieux vaut ne pas le rencontrer. Perle revient vers moi en haletant. Comme pour m'encourager à ramper de plus belle. Elle a senti le piège. J'entends le clapotis des pattes de Charles. Il n'est pas très loin. Perle me fixe sans indulgence: "Allez, avance ! Il faut sortir de là au plus vite!"

Je songe au chien de Jean-Claude éventré ici même l'année dernière. Il a fallu rassembler les intestins de son chef de meute répandus sur plus d'une dizaine de mètres. L'sanguier (dialecte morvandiau) ne sait même pas que je suis incapable de tirer avec un fusil sur un quadrupède sauvage. Et sur un animal à deux jambes ? Oui, sans hésiter, si d'aventure...

18/02/2008

Les deux font la Perle

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Pour 4. et à la demande générale
 
 
Alors comme ça, madame 4., vous souhaiteriez connaître mon programme hebdomadaire.
Et bien soit, j'ai décidé de relever le défi car je suis une chienne très bien élevée. Comme je ne suis pas du tout sensible à votre calendrier je préfère vous décrire mes heures passées avec mon fiancé, BT, du lever au coucher du soleil: mon unique horloge interne.

Je m'éveille dès les premières odeurs de café qui se dandinent devant ma truffe vers six heures du matin. Bien sûr, je persiste dans ma somnolence arrondie, le museau bien calé dans le pli exact entre jarret et patte arrière droite. Pourquoi pas celle de gauche me direz-vous. Je ne sais pas. C'est comme ça et à ce stade d'intimité je dois vous dire que je suis une rebelle et une dominante. Demandez à Charles si ce n'est pas vrai. Je le fais filer doux ce grand corniaud. Le pauvre bougre, il sait se tenir à carreau même si parfois je dois lui rappeler ses fondamentaux comme ils disent au rugby avec un accent à couper au Laguiole. Vers huit heures, je m'étire sur le lit puis je fais des roulades afin de réveiller ma colonne et surtout pour placer ce bon mot "La souffrance des jeunes vertèbres".

Vers 8h30 (heure d'hiver), j'observe tout ce qui ce passe en direction du portail, fixement. C'est mon travail. J'aboie à la vue d'un chasseur ou d'un joggueur. Parfois je me contente d'un grognement. Souvent je hurle comme une louve quand je reconnais la voiture de l'infirmière suceuse de sang. Je tente de la mordre sournoisement en me tenant sous la table de la cuisine quand elle pique et pompe avec sa grosse seringue. Je lui montre ainsi "qui c'est Raoul" :
« Si une femme ne parvient pas à rendre ses erreurs charmantes, ce n’est qu’une femelle ». (Oscar Wilde)

9h00. Les cloches du monastère sonnent (L'horloge de Marie madeleine). La mienne m'indique que le temps de la promenade est venue. Là, je me dois de danser comme au Lido devant le bureau du boss qui est absorbé par sa revue de presse. Je m'en moque de l'état du monde, de la disparition d'Alain "Robes Grillées". Je ne suis pas parisienne, parisienne...Charles me donne un petit coup de main. Il danse à son tour car les minutes passent. Se trémousse autour du bureau et renverse la lampe avec sa queue. Charles est très grand, très haut sur pattes. Et c'est enfin le départ. Nous aboyons de concert. Dansons avec le loup. Je sors la première. C'est la règle. Charles tente une percée mais je n'hésite pas à la mordiller si d'aventure... (oui, j'avoue, je vise ses rognons de veau)

Et là, je feinte, je trotte menue (enfin, pas trop menue en ce moment), je grimpe, je saute, je renifle, j'aboie parce qu'il n'y a pas de caravanes, je lance un défi au monde car dans cette nature, tout est à moi. Lièvres, lapins, renards, chevreuils, corbeaux, rares chamois, sangliers, souris, rampants courez-vite, le bonheur n'est plus dans les prés. Tatata. Ni sur la montagne. Tout est à moi je répète, à moi. 

Qu'il glace, qu'il neige, qu'il vente, je contrôle ce territoire. Je veux que ça chauffe. J'attaque les autres chiens (surtout les chiennes), je n'accepte que les dominants et méprise le tout venant. Je délaisse, l'été, les grands lézards verts qui sont trop rapides. Charles a comme de l'affection pour eux. Les chats? Je les détestent et ne m'y frotte pas. Sauf quand BT m'en donne l'ordre. (à suivre)

30/09/2007

L'automne s'installe

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Ici, nous sommes chez nous
Tout est à notre taille
Voir est un délice
Entendre, un étonnement voluptueux
Vivre une qualité

(Perle et Charles)

16/05/2006

Regarder les mots

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De retour de Bretonnie, plus précisemment d'une maison disposant d'un jardin ayant pignon sur mer entre Lannion et Morlaix (Plistin dans la langue locale), je me suis longtemps promené de bonne heure pour observer, à la jumelle, les différentes espèces d'oiseaux venus, en piallant, gagner leur pitance à marée basse. Ganaches, canards de toutes sortes (dont les nom m'échappent), fous de bassan et des centaines de petits échassiers guettaient le poiscaille comme dans une peinture hollandaise éclairée par un ciel tourmenté à souhait et censé réfléchir sur une Manche plus plate que la limande. L'occasion, aussi, de regarder les mots d'un peu plus près. Ceux que je lisais dès l'aube. Une forte envie de jeter un menhir dans cette mare (baie) tapissée d'algues et encouragée à la surproduction pour cause de nitrate et de remembrements intempestifs du coeur.
Certes, tout est bon dans le cochon, sauf le lisier. Il suffit d'emprunter la nationale Rennes/Brest pour humer l'opium du peuple breton à intervalles réguliers, et ce, à l'insu de son plein gré. Lisier numéro cinq entre dans l'habitacle des voitures qu'on le souhaite ou non.
En marchand sur la grève à l'heure du laitier, je me demandais pourquoi l'on doit faire, aujourd'hui plus qu'autrefois, une distinction très nette entre la représentation visuelle des mots couchés sur écrans virtuels (blogs) et l'authentique signe verbal qui se niche derrière la façade. L'art des blogueuses (geurs) à se dépeindre chaque fois qu'un petit malheur met en brêche leur attirail narcissique tient de l'exploit individuel. Le blog, ce haut lieu de la peinture du nouveau moi numérique, consacre un statut commun en matière de représentation. Ici, l'on peut croiser un dandy, parti de rien mais revenu de tout, glissant un peu de ses morceaux choisis (du Deleuze en général) pour expliquer que ses dérapages vers la décadence sont toujours contrôlés. Là-bas, une sainte qui se nourri de la détresse des autres explique que son "je est un autre" parce que, toute petite, on a brouillé son émetteur et son récepteur. Chacun voit le démon de minuit à la porte du voisin et la hauteur de la sandale du cordonnier qui est, comme chacun sait, celui qui doit être le plus mal chaussé.
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Derrière l'écran, l'on peut - avec quelques habitudes - distinguer derrière cette peinture du moi brûlant son lot de zones d'ombres. Et surtout une totale absence de synchronie avec le vrai personnage qui se cache tant bien que mal. Ecran miroir, je dois persuader l'Autre que je suis non pas la plus belle ou le plus beau, mais la tolérance même. Que je navigue non pas en eaux troubles mais dans l'eau bénite par une mère démontée et un père pauvre marin pêcheur de harangues.
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Ne pas écrire, surtout, que je suis veuve ou veuf de sentiments et d'émotions sucrés salés. Donc inconsolable mais décidé à demeurer au-dessus de la mêlée. Complimenter par tous les temps quelque soit le coefficient des marées qui secouent mes intestins grêles, forcément grêles. Coûte que coûte il convient de laisser à penser que l'on cherche son envol. Exercice difficile et périlleux lorsque l'on se trouve en bout de piste. Pour les aveugles, prévoir la lecture en braille du tableau plus ou moins réaliste, celui d'une nature morte avant l'heure.

13/04/2006

Comme si la lune avait des ailes

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Un peu de la trompette de Chet Baker pour en finir avec une journée passablement lourde. Un zeste de cette frénésie et ce sentiment que le jazz, tel que l'a vécu ce James deanien de l'après guerre, était bien une aventure anti-académique, menée par des jeunes types fougueux, drogués jusqu'aux yeux, alcooliques au dernier degré. La voix traîne ce soir comme enveloppée par une nuit sans fond sous l'éclairage bienveillant de la pleine lune qui était comme une béquille salutaire pour ces oiseaux de nuit qui tutoyaient les extrêmes et qui se situaient à l'opposé du sérieux et de la préciosité dans lesquels on enferme ce genre aujourd'hui.
A l'heure bleue sonnait les premières escarmouches sur la West coast: "S'entendre avec Gerry Mulligan n'était pas toujours facile, surtout depuis qu'il se shootait. Il était nerveux et tendu, et je remarquais à quel point ses longs doigts tremblaient quand il jouait."
Un peu avant sa "chute" d'une fenêtre de chambre d'hôtel à Amsterdam, autre soir de pleine lune, Chet avait fredonné au printemps de Bourges "My funny valentine" avant d'envoyer à la figure du pianiste les feuilles de partition parce qu'il n'était pas dans le bon tempo. D'un bras et index tendu, il lui a montré la sortie, derrière le rideau de scène, puis il a continué, seul, droit comme un i titubant. Le public était pétrifié et envoûté. Une heure pour dire adieu à deux milles paires d'oreilles conquises et inquiètes. Deux milles gorges serrées par les turbulences d'une âme épuisée, parfois ravie, mais inchangée, toujours avide de ciel, prise d'un désir de chasse à la note rare et juste, secrète, essentielle, insondable, d'un trompettiste de la solitude.

23:45 Publié dans Doggy blog | Lien permanent | Commentaires (7)

19/01/2006

Meurt le hêtre

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Je t’avais planté dans le sol d’un poème
Tu donnas à mes yeux un frémissement vert
Je t’aime, mais la vie d’un hêtre est brève
Après un soir d’orage sévère.

Bois éclaté, paupières closes
Pourquoi ton cœur se souvient-il
Des premières brises d’avril
Des soirs de juin, du sang des roses

On devine les plis de ta robe sombre
Les feuilles enrobent ta nature morte
Ne songeant qu’à tes vers qui te transportent
Une lune glacée grave le coeur de ton ombre

Émonder ton feuillage avec mon vieux couteau
Et tranquille, couper sous ma main qui l’abaisse,
O mon hêtre, le bâton de la vieillesse
Avec lequel on frappe aux pierres du tombeau

Photo Johann Meunier

22:20 Publié dans Doggy blog | Lien permanent | Commentaires (9)

17/01/2006

Chatte sur un moi brûlant

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Levé de très bonne heure.
Confiture de clémentines (corses) sur le pain brioché. J'aime beaucoup le goût de mon café éthiopien. Salon avec vue sur les premières mésanges en goguette entre pins et chênes. Hier, Pépita en a tué une. Manquait la voix de l'acteur officiel des documentaires animaliers, l'Arditi, pour commenter le drame. Avant de lui ouvrir la porte fenêtre donnant sur le Serenghetti, elle écoute, en plissant hypocritement ses pupilles, mes dernières recommandations : "Petite roulure, si tu attaques une mésange huppée, je te crève la paillasse !"

Et de me rétorquer avant de se lancer dans la savane :

"Très haut amour, s'il se peut que je meure
Sans avoir su d'où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais..."

Interloqué, je n'ai pu que lui répondre à la hâte:

"Je descends les degrés de siècle et de sable
Qui retournent à vous l'instant désespéré
Terre des temples d'or, j'entre dans votre fable
Egyptienne adorée."

Photo Kanji

15:40 Publié dans Doggy blog | Lien permanent | Commentaires (3)

10/01/2006

Transmissions

Je m’interroge très souvent sur la lignée des existences. La transmission ou non des fils cousus de fils noirs ou blancs entre les générations.
Examinons d’abord les fils noirs :
Pierre Bergougnioux, ce si délicieux écrivain que j’avais un jour filmé pour la télévision (France 5) m’avait livré, la primeur d’une phrase de son roman (chez Verdier « La Ligne »).
Au premier chapitre, il y a ce commencement d’apprentissage sur l’improbabilité d’être et l’initiation à la pêche à la mouche, en parallèle.
Et cette phrase définitive :

"Mon père qui cuve en moi son chagrin..."

A la toute fin, sur l’autre rive du livre, le père qui n’était né que pour se retirer de la vie, cesse de jeter la mouche : Il pêchait, en fait , de moins en moins. L’humeur noire l’emportait avec l’âge. L’eau n’y pouvait plus rien. Il cuvait le philtre noir qu’il avait sucé avec le lait maternel et il aspirait sans doute, en secret, à retrouver l’indifférence, l’absence auxquelles sans son aveu, on l’avait arraché.

L’on se dit alors que Bergougnioux, entre deux eaux, est un écrivain de l’amont, de l’avant, encombré de ceux qui l’ont précédé. Il a deux grands fils. Je pense qu’il écrit son propre chagrin comme pour en détourner le cours et s’éviter, leur éviter, de le cuver en eux, plus bas dans le fleuve.

Je tente d’en faire de même avec mon fils. Je peux dire sans me tromper que j’y suis parvenu.
En examinant maintenant les fils blancs, je m’accroche à cette idée que mon grand-père me sert aujourd’hui, surtout depuis qu’il n’est plus de ce monde, de repère, de bouée. Ce sentiment prend toute sa dimension lorsque je me trouve dans sa maison près de Vézelay. Je m’inspire des gestes simples qu’il m’a transmis pendant mon adolescence. Je lui ressemble de plus en plus.
Cultiver un lien social fort, son jardin secret, les fleurs et les arbres me semble être «l’apprentissage du propre» selon la formule d'Hölderlin.

Ainsi, l’existence s’inscrit au fil de l’eau, dans la fluidité du courant des générations. Je ne suis qu’un maillon incertain de la chaîne, tributaire des obstacles à contourner, des écueils où la langue s’éclabousse comme l’eau prisonnière de ses rives.

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03/01/2006

La souffrance des jeunes vertèbres

Une seule mouche et tout le sucrier est en deuil.
Ramon Gomez De La Serna



Je sais voir venir les tempêtes. Celles qui se nichent dans les faux plis des cervelles meurtries. Je sais que les grandes décisions se prennent dès l’enfance. S’il y a eu carence en amour, cela fabrique des coeurs de pierre et pas mal de malheurs. Aimer, cela se transmet ou pas.
Je sais aussi qu’il faut une bonne moitié de vie pour acquérir quelques gaités issues de la sagesse. Je sais enfin que pour Sandra les angoisses reprendront demain en opposition avec les nécessités de la vie et le voeu de tous. Ses obsessions revenaient au grand galop, à la recherche du détail mesquin, banal, qui pourrait tout enrayer. Une vieille pratique qu’elle maîtrisait parfaitement.
Il y a des personnes qui savent installer dans une conversation banale un parfait dialogue de sourds. Ce matin là, son courroux n’était que factice car il en masquait un de plus profond qu’il me fallait examiner avec soin. Devant cette folie bien ordinaire, je tentais de dégager en touche. Mais la charge des mots, avec dans leur sillage une kyrielle de sourires forcés, ont ranimé en moi des douleurs anciennes. Plus particulièrement cette capacité, cet art de l’élocution hachée, yeux dans les yeux, avec le ton approprié de l’emportement offert à doses homéopathiques par les dérèglements de l’esprit. Ce refus, aussi, à prendre le pouls du réel quand les angoisses tiennent lieu de seules monnaies d’échange. Les bleus à l’âme distribués dans le cocon familial s’imprimaient à nouveau dans toutes ses pensées me disais-je pendant les jours qui se sont succédés.
- Pourquoi tu t’intéresses à moi ? M’avait-elle demandé un soir.
Protocole immuable en usage chez tous ceux que la vie amoureuse ou affective effraie. Les traumatismes ne manquent pas. Ici, un coeur bricolé en mauvaise compagnie parentale ; là bas, un ego reconstitué façon lego pour handicapé du coeur. Celui qui ne déteste pas en voir de toutes les couleurs. Autant de fascinantes personnes dont on ne sait où elles vont et qui, sans doute, ne le savent pas elles-mêmes tant elles sont ligotées par d’obscurs ressentiments. Au fil des ans, leur corps s’immisce lentement mais sûrement à l’intérieur de leur coquille.
Depuis longtemps j’ai su que cette femme appartenait à ce groupe particulier. Belle gueule d’ange, fragile comme la porcelaine, cyclothimique en toutes saisons. Des jambes fines et longilignes qui lui donnent une apparence aérienne, diaphane. Bref, une sirène souffrant de scoliose, et d’absence d’amour paternel, aux yeux coloriés par la tourmente qui secoue à chaque équinoxe les espaces maritimes et le paysage breton.



Ajoutons à ce tableau un père un peu bancal et la Bretagne dont les habitants ne répugnent pas à cultiver leurs traumatismes de génération en génération. Dans cette contrée, on multiplie à dessein les chemins de croix.

Peu à peu, j’ai tenté de reconstituer les fragments de la déchirure et ses effets secondaires.
Un temps, Sandra s’était faite les dents de sagesse aux côtés de Théo, apprenti polytechnicien doté, à tout moment, d’un téléphone portable brandi à chaque sonnerie comme une épée. Un dimanche de pluie et d’ennui elle le supplia :
- Dessine moi une vache atteinte de la maladie de Creutzfeld ( ?) Jacob !
La mise à mort de leur relation intervint le jour où elle lui demanda de singer une poule pondeuse de grippe. C’était un après-midi de chien. Le malheureux exécuta l’ordre.
Au candidat suivant. Aurélien, Valentin, Tristan et quelques autres ont été invités à présenter leur lettre de démission. Nouer un lien avec elle, c’était signer sa perte.
Ancienne Lolita de banlieue, elle s’apparente néanmoins à ces personnages livrés à eux-mêmes parce que leur enveloppe trop fragile ne correspond plus à l’adresse indiquée sur le livret de famille ; le genre de ceux qui font parfois de notre vie une sorte de paysage harmonieux, mais dont on a le sentiment qu’elle est pour eux un océan d’amertume.
Elle croisa bien des regards, et toujours ce fut elle qui les força à la quitter. Elle prenait soin de toujours les devancer en leur laissant le choix des larmes.
Avec ceux qui succombent à son charme de biche blessée, elle affectionne parfois de prendre les commandes.
- J’ai envie de toi !
Dans un coin de la mémoire de la future victime se niche, toutefois, le souvenir amer des conflits antérieurs.
- J’ai peur, j’ai peur...et ça m’empêche de bander.
- Tu as peur de quoi ?
- De toi ! Je sais depuis le début que je vais me brûler les ailes.
- Moi aussi j’ai peur également, peur de l’échec, peur de... Mais bon ! Ces vieilles angoisses finissent par me tenir compagnie ; j’ai l’habitude. Viens ! Prends- moi ! Vite !

Le portrait craché de l'amante religieuse aux bras ravisseurs. De celle qui n’a jamais eu foi en l’homme sinon en son géniteur. Que faire? Négocier? Lancer un débat sur les triomphes de la psychanalyse ? Ecouter une dernière fois et en boucle le Requiem de Mozart?

Parlons plutôt de l’héritage légué par ces amours mort-nés.
L’un des complices de ses sabordages, alors éconduit, se replonge dans son adolescence et se fend d’un poème scolaire inspiré de Lamartine...
Un après - midi d’hiver, t’en souvient-il, nous marchions en riant entre champs labourés et forêts dévêtues. On entendait seulement sur la falaise et sous les cieux que le bruit de ton duffle coat qui frappait en cadence tes hanches harmonieuses. Que les odeurs légères de ton parfum préféré, que tout ce que tu ne veux plus entendre, voir ou respirer,
tout nous dise : ils se sont aimés.
- Tu parles ! Pauvre garçon. As-tu une seule raison de te lever le matin ?





Ceux qui maîtrisent mieux leurs classiques font montre de plus d’obstinations à la recherche du cauchemar perdu.
- Je me souviens de ton pyjama et de tes chaussettes en laine, des heures qui défilaient devant le feu dans la cheminée pendant nos longues conversations. De ces merveilleux moments qui précèdent l’enlacement, de la souffrance de tes jeunes vertèbres. Je n’ai pas oublié les avertissements prodigués par ce dandy des faubourgs, qui en connaît un rayon sur les amours venus trop tôt ou trop tard.
Autre éconduit, Alexandre répéta à qui voulait l’entendre que Sandra appartient à la catégorie des femmes qui méritent qu’on les prennent par la main tellement leur parcours est synonyme d’embûches. Des femmes que l’on jure aimer sans espoir de retour.
Il s’était juré aussi de maintenir à distance les charpentiers de la douleur parce qu’ils pensent en faire leur unique planche de salut.
Que dire encore de ses sautes d’humeur soudaines. De ce conformisme qui est l’apanage des classes moyennes pourtant durement chahutées par l’économique. De ses fuites furieuses qui empêchent d’élever les relations. Alexandre lui avait fait la promesse de ta laisser libre comme l’air.

Que faire dès lors qu’elle échafaudait des murs invisibles avec constance autour de sa petite personne. Je n’ai pas davantage oublié les rires et les larmes qui alternaient pendant ces nuits trop courtes. Il y a chez elle des larmes qui remercient et des sourires qui reprochent.
Je me souviens de toutes celles qu’elle m’a données. J’ai sans aucun doute été trop optimiste, trop impatient. J’étais gagné par l’espoir de parvenir à vaincre ses vieux démons.


On devrait comprendre que les choses sont sans espoir et être cependant décidé à les changer disait encore Francis Scott Fitzgerald.

Imaginons encore le conquérant des amours inutiles:
- Je souhaitais vous réconcilier avec vous-même. Extraire de vous cette grosse boule qui habite votre estomac. Vous apprendre l’alphabet de l’amour partagé et quelques gourmandises en prime. Je veux oublier vos regards douloureusement tristes. Vos tourments, vos rancoeurs de femme inachevée. Désormais je vais faire en sorte de vous regarder d’un oeil distant. Je pense que je n’ai fait que mon devoir d’homme qui ne se lassera jamais de cultiver son jardin d’amour parce que c’est notre seule raison d’espérer et de vivre.
- Je sais que vos blessures seront un jour cicatrisées. Ce que vous prenez aujourd’hui pour un repli affectif, une retraite sans flambeau, et dans l’obscurité de vos déchirures, comme une victoire, vous apparaîtra alors comme l’ultime élégance d’un homme qui désirait plus que tout vous offrir un florilège de mots d’amour et de caresses fécondantes à une époque de grand gâchis des intelligences et des sentiments.
Assurément mon cher Watson.
Sandra est donc partie d’un coup de colère. Elle a fait ses valises et m’a jeté une poignée de vieux bibelots au visage avant de sortir. Sans m’atteindre.
Je venais de lui dire que l’amour est un état subalterne. Seule la rencontre en elle-même conserve un intérêt réel. Que je me souviendrai seulement de cet instant où je suis entré en contact avec elle. C’était à la campagne. Je m’étais dit ce jour là que cette femme valait le détour.


- Elle parle juste mais n’offre rien. Bizarre ! Ses terreurs enfantines semblent vissées dans les rides de son visage lorsqu’elle fronce ses sourcils. Reprenons calmement. Nos deux existences semblaient condamnées à l’avance. Au fil des ans, les êtres s’éloignent et se rapprochent avant de se joindre dans un parcours erratique, un cheminement improbable, symbolisant de façon tangible le cours aléatoire et l’implacable fluidité des destins préparés depuis belle lurette.
Bien sûr, cette alchimie de mots lui sembla bien dérisoire en la circonstance.
- Où veux-tu en venir à la fin ?
- Si j’émiette ainsi ma pensée c’est parce que je ne suis pas un ennemi du temps. Un jour, tu sortiras de ta coquille. Tu quitteras ces rivages qui attirent les naufragés volontaires. Par petits bonds tu repenseras aux discours d’un écorché qui s’est retrouvé en face d’un bourreau qui lui répétait avant d’oeuvrer : « tu réclames trop désormais, il faut que je me protège...c’est le jeu ! Je t’avais prévenu. » N’importe quel psychanalyste interprétera ainsi tes propos.
- Oui c’est vrai ! Tu me donnes trop, il faut que je m’échappe ! Ce n’est pas fidèle à mes décisions d’enfant.

Terminus de l’histoire avec la dureté requise de ceux qui se sont le plus souvent costumés en victime.

Fût - elle en tout point excellente, la femme qui n’aurait pas le goût de l’amour partagé resterait désolante. Comme une coupe de cristal où manquerait le fond. Ne savoir où fixer sa marche vagabonde, devoir compter avec l’homélie paternelle, la médisance du monde et y perdre la paix du coeur, avoir l’esprit troublé par mille contretemps et encore ; s’allonger solitaire sur son lit, ne plus même trouver de nuit où s’assoupir, ce n’est pas là le sel de la vie.
Une pensée fut-elle confuse ou torturée n’exclut pas la conscience.

C’est tout ce que j’avais en magasin pour trouver une tentative d’explication. Et me réconforter.
La réflexion a fait ensuite son petit bonhomme de chemin. Un souvenir - que j’avais sans doute voulu effacer de ma mémoire - s’est à nouveau incrusté dans cette galerie d’interrogations. En cherchant dans le rayon enfance de cet animal blessé, un détail s’est finalement imposé. Il me fallait comprendre pourquoi on avait bidouillé son récepteur et son émetteur.
- Il faut que tu viennes à la ferme. Ma mère, lorsque nous sommes tous réunis, avec mon père, et mon frère, ce qui n’arrive que très rarement comme tu sais, affectionne de nous préparer des pigeons. Il en est ainsi depuis toujours. Ce serait vraiment chouette si tu venais avec moi en Bretagne. Mon frère m’a juré qu’il viendrait. Je crois qu’il compte beaucoup sur ta présence. Tu sais, ça fait au moins trois ans qu’il n’a pas vu les parents.
De fait, toute la famille s’était finalement retrouvée en ce dimanche d’automne, hasard du calendrier, le jour de la fête des morts...
Le fils s’était abstenu d’ouvrir la bouche pendant tout le week-end. Dès son arrivée, il avait simplement indiqué à Sandra qu’il se baladait de villes en villes depuis des lustres en fonction de l’offre, de la demande et de l’auto stop.




- J’ai rencontré un chien errant ... il est devenu mon compagnon de route un certain temps. Puis il s’est lassé.
La mère et la fille prenaient bien soin de ne pas se toucher, évitant de croiser leurs regards. Tout était en place, réglé comme un ballet silencieux dont chaque geste répondait à une chorégraphie connue d’elles seules.

Tôt le matin, toute la famille avait participé à une sorte de rituel immuable. Le père arrachait des poireaux dans le jardin, la mère s’en était allée dans le pigeonnier quérir deux jeunes volatiles, tandis que le frère et la soeur graissait soigneusement une vieille cocotte en fonte destinée à la cuisson. La mère revenait d’un pas assuré dans la cuisine. Elle marquait un temps, prenait sa respiration, tenant dans ses mains un pigeon puis elle rompait le cou des deux bestioles cherchant délibérément cette fois, et à tour de rôle, le regard de ses deux enfants.

(Photo: Willy Ronis)

24/12/2005

Pause

Un délicieux Noël à Tous...

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02/12/2005

La couleur du silence des anges

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« D’où vient que les cieux sont ouverts ? Et que veulent dire ces anges qui montent et descendent d’un vol si léger, de la terre au ciel, du ciel en la terre ? (…)
La terre n’est plus ennemie du ciel ; le ciel n’est plus contraire à la terre : le passage de l’un à l’autre est tout couvert d’esprits bienheureux, dont la charité officieuse entretient une parfaite communion entre le lieu de pèlerinage et notre céleste patrie. »

Bossuet , « Sermon pour la Fête des saints anges gardiens »(1659). Il avait 32 ans et n’était pas encore devenu évêque.
(Photo Vifill)

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30/11/2005

A l'ombre de la bougie

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On oscille sans cesse, on hésite tous, toujours on bat la mesure d'une inaliénable incertitude. C'est comme ça. Et il ne vient plus que des mots anciens. Ecrire, c'est retrouver ses noyés et les tirer de l'eau.
Ecrire "sans céder à l'attrait fallacieux du pathétique"...petite phrase sévère mais démuselante, de Flannery O' Connor.

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20/11/2005

Attention peinture fraîche

"Nos amis anglais ont beaucoup d'humour, c'est bien connu. Avec Watching Paint Dry, une chaîne britannique démontre qu'ils ont en outre une bonne dose d'impertinence. Une chaîne de télévision britannique, UKTV Style, vient de repousser les limites du concept de télé-réalité en proposant la première émission de real TV qui filme en direct et en continu... de la peinture en train de sécher. L'émission, intitulée Watching Paint Dry, est un pied de nez à la prolifération de programmes si vides que même regarder l'herbe pousser devient palpitant."


Lu sur Loft-Life

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16/11/2005

Rompre sous le chêne

Héraclès souffre parfois. Fatigué d'être, siècles après siècles le témoin d'un monde où l'ignoble gagne du terrain chaque jour. Cependant, il conserve cette volonté d'observer le tragique, la contradiction et ne souhaite pas mourir de sitôt, ni ressentir la douleur de quitter cette vie infecte et sublime.
Il fait partie de ces grands chênes qui partent discrètement, dans le craquement d'une nuit sèche d'été. La paroi calcaire de la montagne, éclairée de rose au coucher du soleil, lui sert de miroir réfléchissant. Avec le plus grand sérieux, cet arbre aux branches majestueuses s'invente des formes farfelues puisées aux racines de l'histoire de l'art et de la littérature. Les lecteurs qui profitent de son vaste ombrage ne perçoivent pas les mouvements d'air qu'il provoque malicieusement lorsque les pages ne sont pas tournées au rythme de sa lecture des fictions ou nouvelles. Il avoue une nette prédilection pour les essais philosophiques, un penchant pour les grands récits de l’Histoire collective ou individuelle dès lors que celle-ci sont bâties sur le sexe, l'argent, la filiation et la foi par réaction à la réalité inacceptable que suscitent les bruits de bottes, la pollution ou le simple anonymat.

Il affectionne surtout les histoires d'amour et dans leur sillage l'inévitable désamour fait de refus, de désespoir, de fatigue. Un jour, il a assisté sans broncher à une scène de rupture murmurée sous ses vastes branches.
L'une d'elle a pu néanmoins capter une phrase prononcée par la femme: "Je suis morte pour un temps. Besoin de me quitter parce que cela fait trop longtemps que je me suis quittée. J'avais huit ans. Un jour, je me suis aperçue que je n'étais pas l'unique. Mon père fait partie de ces séducteurs névrosés qui charrient des mots accroche-coeur le jour et qui humilient le soir dès la fermeture des volets familiaux.Et puis notre amour était lié à l'écriture. A celui des mots. Désormais, j'ai décidé de brûler les livres que j'ai le plus aimés."

L'homme a tenté de répondre qu'il n'était pas l'héritier de cet horrible marchand de sable qui étouffe dans l'oeuf l'amour, ni de cet étrange baluchon sémantique puis il s'en est allé en pleurant. L'arbre à laissé tomber quelques feuilles, en signe de compassion sur ces deux profils perdus. Le silence totalitaire a fait son oeuvre.

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Le documentariste de notre temps

A partir de ce soir, France Culture chemine entre grenier, bureau et jardin (d'un couvent des Deux-Sèvres) d'André S. Labarthe, créateur avec Janine Bazin des " Cinéastes de notre temps" (feu ORTF) et auteur de documentaires hors cadre. André S. Labarthe a pour le cinéma non pas un amour transi ou paralysant, mais un autre regard; il aime "les silences", le "point exact où le film va prendre. l'idéal serait de faire un film avec très peu de choses afin que le spectateur puisse s'y loger."
L'ami de Godard, de Welles, de Fritz Lang se laisse mener par le bout du micro de Christine Delorme qui n'est pas revenue bredouille de son exploration chez ce maître es documentaire: "Le cinéma est infilmable" mais pas les réalisateurs.
Pour André, les cinéastes sont (comme lui) des "jardiniers et les acteurs, du végétal. On peut les dompter, et, en même temps, il y a toujours quelque chose d'eux qui surgit".
Comme Welles, il pense très sérieusement que les films ne s'arrêtent jamais. Cela fait quinze ans qu'il mastique l'adaptation du "Bleu du ciel" de Georges Bataille: "J'ai le film, il ne me reste plus qu'à l'inachever".

(Mercredi et jeudi sur France Culture "Surpris par la nuit" 22h30)medium_labarthe.jpg

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11/11/2005

L'homme de Lascaux

La poésie est toujours interrogation même dans sa syntaxe la plus affirmative. L'art paléolithique témoigne d'une vision du monde, d'une interrogation sur le monde. En celà, l'homme de Lascaux est identique à l'artiste, au poète d'aujourd'hui et à son devoir de lucidité.

21:35 Publié dans Doggy blog | Lien permanent | Commentaires (2)

07/11/2005

Vie fugitive

Nous étions si légers
sur l'air ciré par les ailes des abeilles
j'ai déchiré ma peau
pour te prendre.

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